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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/744

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à 1 franc 25 centimes ? Était-ce donc les riches qui profitaient de ce bon marché des vêtemens, qui achetaient des nattes grossières, des chaussons, etc. ? Ne serait-on pas tenté de croire que ceux qui parlent si haut de leur intérêt pour les malheureux ont vu les pauvres plus souvent dans les nuages de leurs théories que dans les mansardes qu’ils habitent ?

Si le gouvernement provisoire, trouvant la France trop riche, les coffres trop remplis, les impôts suffisamment légers, éprouvait le besoin d’augmenter le budget déjà considérable des prisons (et il l’a singulièrement augmenté en supprimant le rapport du travail des détenus), s’il avait à sa disposition des sommes inutiles, pourquoi ne les distribuait-il pas aux ouvriers infirmes ou âgés ? pourquoi n’exemptait-il pas ceux-là du travail plutôt que les prisonniers ? Ne valait-il pas mieux venir en aide à l’honnêteté souffrante qu’au crime incarcéré ? Ne valait-il pas mieux faire travailler les repris de justice pour les honnêtes gens que les honnêtes gens pour les repris de justice ?

On se tromperait étrangement si l’on croyait que la suspension du travail dans les prisons n’ajoutera au budget qu’une augmentation minime. L’allocation ordinaire devra être plus que doublée. En effet, pendant l’année 1847, chaque détenu a coûté, en moyenne, à l’état, 43 centimes par jour seulement, parce que la valeur quotidienne de son travail était évaluée de 25 à 90 centimes. Il faut à cette heure supprimer ce rapport et l’ajouter au budget. Les comptes des prisons seront aisément tenus maintenant, car il n’y aura plus de balance ; on en a arraché la feuille des recettes pour l’ajouter à la page des dépenses. Si l’argent n’était pas chose si commune en France, il n’eût pas été impossible assurément d’augmenter le rapport du travail des détenus, au lieu de le détruire. Je trouve dans un recueil spécial [1] une lettre de M. Guillot père, ancien entrepreneur-général des prisons, qui offre, lorsque les détenus seront encellulés, de se charger de la nourriture, des vêtemens, du couchage et de toutes les fournitures d’entretien de deux mille prisonniers, et de payer en outre une prime annuelle de 30 francs par individu, sans demander autre chose au gouvernement que le produit du travail des condamnés pendant vingt-sept ans. Je cite cette proposition sans autre commentaire.

C’en est assez ; nous pouvons laisser là ces récriminations, tout en nous étonnant que M. de Lamartine, dont la voix éloquente n’a jamais fait défaut aux grandes questions sociales, et notamment à la réforme pénitentiaire, se soit rendu solidaire du décret qui suspend le travail des prisonniers.

Il est suffisamment établi, je crois, par la seule observation des faits,

  1. Revue pénitentiaire, vol. II, p. 43.