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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/737

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Eh bien ! le croira-t-on ? c’est dans ce résultat épouvantable que les partisans du maintien des bagnes puisent un de leurs principaux argumens. « Ce ne sont pas, disent-ils, des maisons de plaisance que ces maisons où le dixième des condamnés meurt la première année. » Non, sans doute, ce ne sont pas des maisons de plaisance, mais la démence elle-même ne saurait inventer rien de plus odieux que ce système qui, en dépit des lois et du bon sens, inflige au moins coupable les plus durs châtimens, et ménage le criminel en raison même de son endurcissement et de sa perversité.

De ces dix hommes que vous avez condamnés au bagne, l’un est donc mort au bout d’un an. Que deviennent les neuf autres ? Les neuf autres, quel que soit leur âge, leur crime, leur condition, quel que soit le degré de leur peine, de leur perversité, sont condamnés à vivre accouplés [1] dans un cloaque où se meuvent toutes les impuretés, tous les crimes, toutes les infamies qu’a rejetés loin d’elle une nation de trente-cinq millions d’hommes. Là, pour seul spectacle, la société donne à ces coupables, qu’elle a mission d’amender, puisqu’elle doit les recevoir un jour encore dans son sein, le spectacle réuni de toutes les monstruosités contemporaines, de tous les forfaits commis de notre temps, de tous les vices qu’ont pu rêver et pratiquer les êtres les plus détestables de toute une époque ; ces hommes souillés que nous avons chassés d’entre nous, elle les plonge dans la fange pour nous les rendre ensuite. A ces natures mauvaises, ou faibles, on insensées, elle ne montre que la démence, la mollesse ou la perversité. De tous les vices réunis, elle forme un lien de corruption générale, et c’est là que, pour le corriger, elle renferme, au milieu des sept mille exemples les plus épouvantables, au milieu des sept mille natures les plus odieuses qu’on ait pu rassembler, le malheureux qui a été poussé au crime par un seul exemple peut-être ou par le seul penchant de sa nature. Là ces hommes sans foi, sans principes, qui ne comprennent pas, pour la plupart, la différence du bien et du mal, vivent ensemble, se communiquant leur lèpre, se complétant les uns par les autres, sans se douter

  1. Pendant une visite que je fis, il y a quelques années, au bagne de Rochefort, je fus témoin d’un odieux spectacle qui m’édifia pour toujours au sujet de l’accouplement des condamnés. Au bord du chemin que je suivais dans le port, je vis à terre deux forçats. L’un avait une attaque d’épilepsie ; il se tordait sur la terre ; ses convulsions étaient horribles ; on avait jeté sur son visage, pour le voiler aux passans, un mouchoir à carreaux bleus que je crois voir encore. Pendant ce temps, son camarade de chaîne s’était assis sur le sol ; il ramassait du sable, le filtrait à travers ses doigts à demi fermés, et formait autour de lui de petits monticules disposés comme les carrés d’un damier. Lorsque le malade, se roulant dans ses convulsions, s’éloignait trop de lui et tendait leur commune chaîne, il le ramenait en le tirant rudement à lui ; si le malade, au contraire, en se tordant, dérangeait la symétrie de son damier, il le repoussait à coups de poing. Ce spectacle me donna une idée de l’accouplement qui ne s’est jamais effacée en moi.