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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/700

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toute hâte le théâtre du duel, et nous eûmes le temps d’arriver au canot avant que l’alcade du village eût lancé aucun alguazil sur nos traces. Aidée par la rapidité du courant, l’embarcation glissa comme une flèche au milieu des rochers, des bois et des collines de la rive, qui semblaient fuir derrière nous. Au bout de deux heures, nous avions gagné l’embouchure de la rivière, et nous reprenions pied sous les saules qui ombrageaient la maison du pilote. Sa compagnie nous était désormais inutile ; nous prîmes congé de lui. Avant de nous laisser partir, il essaya de décider Calros à rester avec lui.

— Je cherchais, dit-il au Jarocho, un homme brave et décidé pour faire de lui un autre moi-même. Je l’ai trouvé en vous. Le bord de la mer est préférable aux bois, c’est pour enrichir ceux qui l’habitent que le vent du nord souffle trois mois de l’année. Restez avec moi : dans un an, vous serez riche.

Mais un abattement complet avait remplacé l’animation fiévreuse du Jarocho, un ressort paraissait s’être brisé dans son ame ; il secoua mélancoliquement la tête en signe de refus.

— Eh bien ! j’en suis fâché, dit le pilote, et je regretterai toujours un compagnon qui manie l’aviron aussi bien que le machete. A nous deux, nous aurions pu faire quelque coup d’éclat dans mon métier. Adieu donc, et que chacun de nous suive son destin

Nous nous séparâmes, et j’accompagnai Calros à la cabane où il avait laissé son cheval. Pendant notre absence, des bûcherons avaient retrouvé le mien à peu de distance dans les bois.

— C’est ici que nous allons nous séparer, me dit Calros, vous allez revoir bientôt votre pays, et moi…

Il n’acheva pas ; je complétai sa pensée, et j’y répondis en l’engageant à retourner à Manantial. N’y avait-il donc aucun motif de consolation pour lui dans les épisodes du naïf roman qui s’était dérouté devant mai depuis la fleur de suchil tombée de la chevelure de Sacramenta la veille du fandango jusqu’au nœud de rubans si vaillamment conquis le lendemain ? J’oubliai que la passion a des intuitions auxquelles les meilleurs raisonnemens sont de faibles réponses. J’essayai en vain de prouver à Calros que son désespoir était au moins prématuré.

— Les paroles du pilote, me répondit-il, n’ont été que l’écho d’une voix qui me criait sans cesse : Sacramenta ne t’a jamais aimé.

— Mais, repris-je, si vous voulez dire un adieu éternel à votre mère et au village qu’habite Sacramenta, pourquoi avez-vous refusé l’offre du pilote ? Votre vie retrouvait ainsi ce qui lui manque maintenant, un but arrêté.

— Peu m’importe : le Jarocho est né pour vivre libre et seul, Une cabane en bambous, des bois et une rivière, une carabine ou des filets,