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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/698

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— Êtes-vous sûr de ce que vous dites ? demanda Calros d’une voix altérée.

— Mon ami Julian m’a-t-il jamais trompé ? répondit le pilote. Croyez-moi, ce n’est pas un homme à se payer d’illusions. S’il vient jamais à Manantial, c’est parce qu’il ne manquera pas de bonnes raisons pour s’y rendre.

C’en était trop, et Calros ne trouva pas la force de continuer l’entretien, qui dès-lors ne fut plus repris. Les yeux fixés sur l’eau qui fuyait des deux côtés du canot, le malheureux se penchait sur son aviron avec une énergie fiévreuse. Son corps seul était avec nous ; son ame s’était reportée aux bois de Manantial.

Enfin nous arrivâmes au terme de cette navigation, dont tous les instans avaient été si pénibles. La rivière élargie coulait entre deux rives basses et presque à fleur d’eau. Sur l’une et l’autre rive, des champs de cannes à sucre étendaient leurs vagues de verdure jusqu’au pied d’une chaîne de collines qui s’élevaient à une petite distance de la rive.

— Nous sommes arrivés, s’écria le pilote ; c’est ici qu’il faut aborder. Le village est derrière ces collines.


IV

Nous mîmes pied à terre ; le pilote amarra le canot sur le bord et marcha devant nous. Nous eûmes bientôt atteint le village ; tout y était tranquille. Sous les péristyles des cabanes ombragées pour la plupart de bouquets de palmiers et de bananiers, quelques habitans, nonchalamment couchés dans leurs hamacs, saluaient de loin le pilote comme une vieille connaissance. Après avoir répondu brièvement aux questions qu’on lui adressait sur les derniers événemens de la côte, Ventura s’empressa de demander où était Campos. Il expliqua en même temps, en montrant Calros, le motif de la venue du Jarocho. Cette nouvelle fut accueillie par le groupe oisif et batailleur comme une bonne fortune inappréciable ; mais, dans l’intérêt même du divertissement, l’affaire devait être conduite avec mystère, et chacun rivalisa de discrétion. On se mit sans bruit en route vers la cabane occupée par Campos. Celui-ci était, comme on s’y attendait, couché dans son hamac. Je ne pus m’empêcher d’admirer la force de volonté avec laquelle cet homme parvint à cacher son trouble à la vue du pilote qu’il devait croire englouti dans les eaux de la rivière. Il se leva tranquillement, nous regarda tous avec une curiosité dédaigneuse, et ne parut éprouver quelque émotion qu’en apercevant Calros.

— Qui vous envoie sur mes traces ? demanda-t-il au Jarocho.

Tia Josefa, répondit le Jarocho ; c’est par son ordre que je suis venu de Manantial ici.