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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/696

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prises avec le danger. Lorsque j’ai compris que nous courions risque d’être écrasés sans défense, je me suis élancé du canot dans les branches de l’arbre qui obstruaient notre passage, et, en voyant tomber le quartier de rocher que ces misérables ont précipité dans la rivière, j’ai poussé le cri d’angoisse que vous avez pris pour un cri de mort. Les coquins en ont été dupes comme vous : ils se sont enfuis. Une heure après, je remontais tranquillement par le bord opposé de la rivière, et j’ai suivi son cours, sachant bien que je devais vous retrouver n’importe à quelle distance. Je ne me suis pas trompé, comme vous voyez, et nous allons reprendre notre marche. Quant à vous, seigneur Calros, impatient comme vous l’étiez avant ce nouvel attentat de vous venger de Campos, vous en devez avoir maintenant l’envie la plus ardente. J’ai des amis au village de Campos ; nous allons l’y rejoindre, nous mettre face à face avec lui, et dans deux heures d’ici vos souhaits seront exaucés.

La venue du pilote avait rendu à Calros toute la bouillante impatience sur laquelle la fatigue avait un moment prévalu. Il ne pouvait donc plus être question d’aucune halte. Une courte discussion s’engagea seulement sur la question de savoir si nous reprendrions notre navigation interrompue, ou si nous continuerions le chemin à pied. Ventura fut d’avis qu’on remontât dans le canot, car il était certain, disait-il, que nous ne rencontrerions plus d’ennemis, et que les eaux avaient dispersé les obstacles accumulés par les maraudeurs sur quelques points de la rivière. Nous finîmes par nous ranger à cet avis, et, sans perdre de temps, nous reprîmes nos places, Calros et Ventura à l’avant et à l’arrière du canot, moi entre les deux rameurs, heureux d’être dispensé, par mon inexpérience, de prendre part à la manœuvre et de pouvoir contempler avec une entière liberté d’esprit le magnifique paysage qui se déroulait devant nous, éclairé par les premiers feux du matin.

La rivière, d’un aspect si sombre la veille, semblait sourire dans son lit de verdure au soleil levant. De légères vapeurs s’élevaient, condensées par la chaleur dévorante qui remplaçait brusquement la fraîche température de la nuit. Les fleurs des jasmins sauvages, des suchils et des lauriers-roses confondaient leurs parfums et leurs couleurs au milieu des festons de lianes à fleurs bleues ou pourpres qui laissaient pendre leurs réseaux le long des deux rives sur des couches épaisses de nénuphars et de sagittaires. Un moment séparées par le sillon rapide du canot, ces vertes et mobiles arcades se reformaient bientôt derrière nous. Rien, dans ces lieux déserts, n’avait gardé trace du passage de l’homme ; nul bruit ne s’y faisait entendre que les coups réguliers du pivert sur le tronc retentissant d’un arbre mort.

Mes compagnons restaient fort indifférens à ces pompes et à ces harmonies de la solitude. Je finis moi-même, il faut bien l’avouer, par me