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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/692

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sous une voûte épaisse formée par des acajous aux troncs noueux, des palmiers, des cèdres inclinés, qui laissaient pendre jusque sur nous de longues guirlandes de mousses parasites. Le vent marin mêlait par intervalles d’âpres senteurs aux parfums pénétrans des lauriers-roses arrondis en berceau sur le fleuve. Je me laissais aller au charme d’une rêverie qui me faisait oublier complètement le but de notre voyage nocturne : une observation du pilote m’en tira brusquement.

— Chacun, disait le pilote, a dans ce bas monde ses envieux et ses ennemis. Je connais pour ma part plus d’un individu, y compris Campos, qui se réjouiraient fort de savoir qu’à cette heure avancée de la nuit, au milieu de ces solitudes que jamais alcade n’a visitées, ils pourraient rencontrer Sinforoso Ventura sans défense.

— N’avons-nous pas des armes ? reprit Calros. Votre carabine, les pistolets de mon ami que voici, mon machete, les comptez-vous pour rien ?

— En rase campagne, ces armes pourraient être d’une utilité incontestable ; ici elles ne serviraient de rien. Un homme, caché dans la cime de ces arbres qui se penchent sur nous, choisirait très commodément de nous trois celui à qui par fantaisie il voudrait loger une balle dans la tête ; ou bien un tronc d’arbre mort, jeté dans la rivière dont nous remontons le cours, pourrait faire chavirer notre canot, s’il ne le brisait pas. Qu’en pensez-vous ?

— D’accord, répondit Calros ; heureusement on ignore que vous remontez la rivière cette nuit même.

— Qui sait ! dit le pilote, il y a des traîtres et des espions partout. Si quelqu’un de ces maraudeurs que nous avons mis en fuite a pu se douter de nos projets, soyez sûrs que ses compagnons seront avertis à temps pour se trouver encore cette nuit sur notre passage à un endroit que je connais. — Il y a deux heures déjà que nous ramons, ajouta-t-il en secouant la tête, cet endroit n’est pas bien loin. Vous savez maintenant ce que nous avons à craindre : voyez s’il vous convient d’aller en avant ou de prendre terre en attendant le jour.

— Je veux perdre le moins de temps possible, répondit froidement le Jarocho. Si nous ramons bien, nous serons dans une heure au village qu’habite Campos.

— Soit, reprit Ventura, continuons, et à la grace de Dieu !

Un morne silence se rétablit parmi nous après cette exclamation du pilote. Pour moi, connaissant désormais quels dangers nous avions à courir, je m’assis à l’avant du canot pour distinguer, s’il était possible, les embûches dont nous étions menacés ; mais l’obscurité de la nuit eût mis en défaut des yeux plus perçans que les miens. La voûte des arbres versait une ombre épaisse sur le lit de la rivière ; parfois une bouffée