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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/686

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s’il abordait contre les rochers, il devait s’y briser infailliblement. Nul ne pouvait malheureusement, au milieu des lames qui avaient déplacé complètement les limites de la plage, discerner avec exactitude l’étroite ouverture du chenal en question ; dès-lors il fallait renoncer à allumer des feux, qui auraient pu égarer le navire ; on devait se borner à des vœux stériles.

Toutes les manœuvres du navire ne semblaient tendre qu’à éloigner le moment critique où il devrait se hasarder dans la direction du canal caché par les vagues, s’il ne préférait prolonger une lutte évidemment inutile. Tantôt il présentait à la lame l’un de ses flancs, tantôt il fuyait devant l’ouragan et se dirigeait vers la terre. Tout à coup un cri de satisfaction domina le bruit de la tempête : à une portée de canon de l’endroit où tous les spectateurs étaient réunis, un fanal brillait sur la grève. Un homme courageux s’était-il dévoué pour guider le navire vers le chenal ? L’équipage du navire sembla le croire et interpréter le signal comme nous l’avions interprété nous-mêmes, car nous le vîmes s’avancer en grossissant avec une effrayante rapidité vers le fanal, qui allait et venait sans cesse, mais toujours en ligne droite. Un foc au beaupré était l’unique voile que le bâtiment pût porter pour se diriger à l’aide du gouvernail. Un cas d’extrême détresse pouvait seul prescrire cette manœuvre. Parfois, quand le vent mollissait un instant, un temps d’arrêt avait lieu, mais une nouvelle rafale redonnait bientôt l’impulsion au navire. Enfin on le vit s’élever d’un bond subit, il se pencha sur la hanche gauche, puis sur la droite, s’élança de nouveau pour se coucher encore sur le flanc, et s’abattit une dernière fois sur ses membrures brisées. Un cri de détresse arriva jusqu’à nous au milieu du tumulte du vent et de la mer ; au même instant, le fanal s’éteignit, semblable à ces feux follets qui dansent la nuit au-dessus des tourbières et disparaissent après avoir attiré le voyageur dans un abîme. La perte de la goëlette était consommée. Il ne restait qu’à sauver l’équipage. Pendant qu’on délibérait sur le choix des moyens, un homme se montra sur la proue du bâtiment naufragé, et, à la lueur de la lanterne qui éclairait son visage, on distingua un personnage qui n’était plus pour moi un inconnu depuis mon séjour à Manantial : je veux parler du pilote Ventura. Quelques mots qu’il lança à travers un porte-voix n’arrivèrent pas jusqu’à nous ; mais un câble qu’il tenait à la main ne laissait aucun doute sur le sens de ses paroles. Ventura demandait qu’une embarcation mise à l’eau vînt chercher le bout de cette amarre. L’entreprise était impraticable. L’appel du pilote demeura donc sans réponse. Nous vîmes alors, au milieu des gerbes d’écume qui couvraient le beaupré de la goëlette, une barque descendre le long du bord, puis quelques hommes s’y laisser glisser. Nous allions assister à la dernière et à la plus triste scène de ce drame maritime : la barque