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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/653

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une monarchie démocratique, comme elle le pouvait, et comme M. de Lamartine lui-même l’en adjurait, lorsqu’en 1843 il entra dans l’opposition constitutionnelle ; le mal est qu’elle ne s’est point assimilé cette idée de démocratie, et qu’elle l’a de la sorte abandonnée aux passions mauvaises, aux intelligences faussées qui l’ont obscurcie ou travestie. La vraie légitimité, la raison d’être du gouvernement républicain, ce sera de reprendre avec éclat le drapeau démocratique aux mains violentes qui ont prétendu l’accaparer pour leur usage, ce sera de montrer qu’il est avant tout un drapeau d’ordre et de liberté. Le jour viendra, nous en sommes sûrs, où la notion de démocratie, clairement comprise, vivifiera la société tout entière et ne l’effraiera plus. On verra bien alors ce que c’est qu’un état démocratique, quand il sera franchement réalisé ; non point vicié par telle ou telle influence d’aristocratie bâtarde, non point défiguré par le charlatanisme hypocrite de quelques rêveurs extravagans, mais assis sur une base inébranlable, sur le bon sens de toute une nation. On verra les forces individuelles se multiplier et s’accroître, au lieu de se réduire en nombre comme sous un régime de privilège, au lieu de se confondre et de s’effacer comme sous un régime d’utopie. Il n’y aura personne qui n’ait sa place dans le sein de la cité, mais la cité non plus n’absorbera pas le citoyen, elle ne le changera point en machine ; elle voudra qu’il ait son existence propre au milieu de l’existence commune, elle voudra qu’il s’aide lui-même autant et plus qu’elle l’aidera.

Forts de ces espérances qui touchent à nos convictions les plus chères, nous avons bien le droit de parler de notre jeune république comme étant des siens. Nous ne sommes pas les émigrés de 89 ; nous avons foi dans ce qui se fait ; nous demandons seulement qu’on le fasse mieux. Nous demandons surtout qu’on n’exagère pas la tâche à laquelle le pays est appelé pour que ces exagérations mêmes ne refroidissent pas son zèle, s’il ne les prend point au sérieux, pour qu’elles n’alarment pas sa raison, s’il croit devoir s’en inquiéter. D’où viennent, en effet, les symptômes qui nous frappent, cette lassitude morale dès le début d’une révolution, cette atonie singulière en présence de tant de réformes importantes qu’il faut accomplir, cette envie d’en finir presque avant d’avoir commencé ? N’est-ce point parce que depuis deux mois on a tant et tant tiraillé ou surexcité les esprits, qu’ils ne songent plus maintenant qu’à se rasseoir ? On n’a pas voulu s’avouer qu’il s’agissait uniquement de rendre aux idées du siècle le cours naturel qui leur avait été un instant barré, de continuer l’émancipation raisonnable qui se poursuivait d’elle-même du moment où on lui rouvrait ses voies régulières. On s’est vanté, qui tout haut, qui tout bas, d’avoir des mondes à démolir et des mondes à créer. On a par là répandu dans le pays je ne sais quelle fièvre d’attente qui l’a si bien fatigué, qu’il n’aspire plus qu’à presser un dénouement pour reprendre ensuite sa vie ordinaire. Puis, à force d’entendre dire chaque jour que l’ordre social devait être remué de fond en comble, les imaginations s’apprêtaient involontairement à d’étranges merveilles. Aussitôt qu’on redescend dans la pratique, la réalité ressuscite ; toutes les entreprises possibles sont obligées de s’y proportionner ; celles qui auraient été les plus émouvantes ou les plus grandioses sans ce malencontreux préliminaire perdent beaucoup de leur effet sur les ames les plus sérieuses, parce que ces aines étaient trop tendues ailleurs. On est ainsi ou languissant, ou distrait ; on laisse les petites affaires empiéter sur les affaires graves ; on a l’air de flotter au jour le jour en