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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/649

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Peut-être en ce moment est-ce un fantôme que je combats, et ce n’était pas la peine d’en écrire si long pour prouver une vérité que nul artiste vraiment digne de ce nom ne s’avisera de nier ; mais nous vivons dans un temps où tout est remis en question, et où il suffit qu’une institution soit ancienne pour que quelques esprits s’imaginent qu’elle est mauvaise.

Je crois donc qu’il est bon de maintenir le statu quo en ce qui concerne le voyage et sa durée. Peut-être y aurait-il lieu pourtant de la réduire pour les graveurs, qui souvent vont à Rome sans avoir suffisamment étudié la pratique si longue et si difficile de leur art. A mon avis, ils feraient mieux de passer auprès de leur maître les deux premières années de leur pension. Trois ans d’ailleurs leur suffiront amplement pour chercher en Italie quelque tableau qui les inspire. Il reste entendu que pendant ces deux années passées à Paris ils jouiraient de la même indemnité qu’à Rome.

Le système de la vie en commun, le régime de l’Académie de France à Rome, est attaqué par quelques-uns de ceux qui veulent bien reconnaître les avantages d’un séjour en Italie. On peut pour défendre ce système alléguer d’abord l’économie. Il est certain que pour entretenir séparément le même nombre d’élèves dans des chambres garnies à Rome, il en coûterait beaucoup plus d’argent. Si les dîners se prolongent trop à la villa Medici, si les causeries et la flânerie s’excitent par la réunion dans le même lieu de jeunes gens du même pays, c’est un malheur peut-être, mais il est à peu près sans remède, et, quoi qu’on fasse, des gens qui parlent la même langue, qui ont les mêmes goûts et qui sortent de la même école trouveront le moyen de se réunir et des occasions de perdre leur temps ; du moins nos jeunes artistes, vivant dans un palais appartenant à la nation, se sentent astreints à un certain décorum qui rend facile la surveillance du directeur.

L’Académie de France à Rome a bien, comme toutes les institutions françaises, quelque chose de fastueux et de théâtral. C’est une ambassade au petit pied ; néanmoins, même en tant qu’ambassade, elle rend des services au pays. Elle montre aux étrangers la grandeur de la France et inspire un noble orgueil aux nationaux. Sans doute nos soldats blessés pourraient vivre heureux dans leurs villages avec une pension du gouvernement ; cependant il est bon qu’il y ait un Hôtel des Invalides, que ce soit un vaste et beau bâtiment, qu’on aille voir la grande marmite et la vaisselle plate des officiers. En passant devant l’Hôtel des Invalides, il n’y a personne qui ne se dise que la France est une nation militaire, et qu’elle sait récompenser le courage de ses soldats.

Le retour à Paris est souvent pour un artiste un moment de tristes déceptions. Lauréat et privilégié en Italie, sans inquiétude pour sa vie matérielle, habitué à une société étrangère, il rentre en France et s’y trouve isolé dans la foule, sans amis, sans protecteurs, quelquefois