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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/648

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Italie, s’il peut être utile à un seul, qui sera un grand maître ? En un mot, le gouvernement, qui ne peut créer les grands talens, ne doit négliger rien qui puisse les développer.

L’Italie d’ailleurs, et Rome surtout, offre un avantage considérable aux artistes français, car c’est là seulement qu’ils peuvent se défaire du vice capital de notre école que j’appellerai le convenu. Je regrette de ne pas trouver un mot meilleur pour exprimer ma pensée, mais, en vérité, pour la comprendre, quand on n’est pas sorti de Paris, cela vaut la peine d’aller à Rome. A Paris, chacun vit et se meut comme s’il était observé. On agit en vue de son public, on pose ; et, parce qu’on craint toujours de n’être pas comme il faut, on est souvent comme il ne faut pas. Le mal ne date pas d’hier dans notre patrie, et ils étaient Gaulois ces gladiateurs qui inventèrent de mourir en prenant des attitudes nobles. A Rome, rien de semblable. Personne ne s’inquiète de son voisin. La passion, et dans ce climat tout l’excite, la passion est toujours franchement, énergiquement exprimée. J’ajouterai qu’on trouve en Italie des types de physionomies, je n’ose dire plus beaux que les nôtres, c’est impossible assurément, mais différens, et qui ont leur mérite. On rencontre souvent des Fornarines dans la campagne de Rome, qui produisent un certain effet, même quand on a vu nos beautés du bal Mabille.

Je n’ai guère parlé jusqu’à présent que des avantages que les peintres et les sculpteurs peuvent trouver dans le voyage d’Italie. Quant aux architectes, personne ne contestera, je pense, qu’ils n’aient beaucoup à apprendre dans un pays où tant de systèmes d’architecture se sont traduits à côté les uns des autres par des chefs-d’œuvre.

J’accorderai aux musiciens que les orchestres italiens sont médiocres, et que les belles voix italiennes sont plus rares en Italie qu’à Paris et à Londres ; mais, en retour, on conviendra avec moi, j’espère, que l’Italie est un pays plus musical ; je veux dire que l’on y sent mieux la musique que chez nous, et qu’elle tient dans la vie une plus grande place. Je doute que l’Hymne à Pie IX produise sur les Autrichiens le même effet de terreur que produisit autrefois la Marseillaise ; mais il suffit d’entendre chanter aujourd’hui dans nos rues ce dernier air, pour être convaincu que ce n’est pas en restant chez soi qu’on cultivera son sentiment musical.

Enfin, voir, c’est avoir, dit le bohémien de Béranger. Tout voyage excite dans l’ame d’un artiste des émotions qui se gravent dans ses souvenirs et qui deviennent la source d’inspirations fécondes. Sans doute celui qui ne vise qu’à rendre une nature triviale et dont l’ambition ne s’élève pas plus haut qu’un certain mérite d’exécution, celui-là peut, rester dans son pays ; mais quiconque se croit une mission plus élevée voudra courir le monde, voir et comparer. Or, quel plus beau champ pour un voyageur que cette Italie, cette mère immortelle des arts ?