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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/639

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La croissance du pouvoir municipal s’y dessine clairement ; les troubles même de la religion lui sont favorables. On se démène, et il le faut bien ; on agit, on discute, on se sent vivre ; les ribauds sont là, les maisons ardent ; il faut faire « le guet » sur la tour de plomb de la cathédrale et se garantir comme on peut contre les huguenots, les « lansganais » (landsknechten), les rois, les reines, les seigneurs, les chanoines, les receveurs, les grènetiers, les mauvais-garçons, ce qui n’est pas affaire commode. Aujourd’hui les choses administratives marchent à peu près d’elles-mêmes : les sillons sont tracés, les cadres existent ; mais alors quelle œuvre que celle des échevins ! que de droits et de privilèges ! que de bizarreries et d’abus ! que de contradictions et quel chaos ! Travaillant sur des élémens qui ne valaient rien et que les Gaulois, les Romains, les Teutons, avaient entassés confusément, nos aïeux déblayèrent le terrain, préparèrent les voies, firent des expériences et fondèrent à leurs risques et périls les sciences d’application, passées aujourd’hui dans le domaine du lieu commun. Notre pratique à nous, c’est leur théorie, incomplète alors ; — mais courageuse et féconde.

Attachons-nous donc aux libertés de notre pays, aux libertés modernes, les seules vraies ; elles n’ont rien de romain, quoi que l’on en dise ; les Jules César et les Julien, nos maîtres en discipline militaire et en belles-lettres, ne nous ont pas appris l’indépendance ; c’étaient des gentilshommes. La liberté ne nous vient que de nous-mêmes ; c’est à notre Gaule que sont dus le peu de rayons de liberté dont le développement si lent et si timide est venu aboutir à la révolution de 1789. Les échevins, c’étaient les scabini, les hommes de l’escabeau teutonique, les compagnons-bourgeois formant le corps administratif ; ils se conduisaient sans airs de matamore, avec simplicité, vigueur, charité, humanité. Marchons dans leurs voies, car nous sommes leurs fils. Effaçons la rouille du passé, les symboles morts, les formules du vieux monde, les puérilités et les faiblesses ; — continuons hardiment la liberté gauloise et française, — la vraie liberté moderne. Ne revenons jamais à la caricature de la liberté romaine ; c’était le patriciat, avec la clientelle et la servitude.


PHILARETE CHASLES.