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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/496

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par la transformation des besoins. Expression d’une pensée juste au commencement de ce siècle, il est nécessaire qu’elle subisse la loi commune, qu’elle se modifie profondément.

Notre époque, il faut bien le reconnaître, est éminemment utilitaire, Partout les intérêts prennent le pas sur les idées. S’enrichir pour jouir, telle est la devise des populations du plus haut au plus bas degré de l’échelle sociale. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Nul ne pourrait encore répondre. Ce n’est pas au moment où la question se pose qu’il peut être donné de prévoir soit la solution elle-même, soit les conséquences de cette solution. Toutefois il est permis de croire à des réactions salutaires. Sous l’empire de ces préoccupations, la société nouvelle nous offrira en grand la répétition des phénomènes étranges qui accusent chez l’individu l’influence du physique sur le moral. Pour satisfaire à des exigences purement matérielles, l’esprit humain devra faire des efforts nouveaux et nous étonner par des prodiges imprévus. Ainsi la matière, qui semble tendre à écraser l’intelligence, ne fera que donner plus de ressort à nos plus nobles facultés.

Le rôle de plus en plus important que la science conquiert dans le monde justifie ces prévisions. Jadis elle fut l’apanage exclusif de quelques castes. Devenue libre, elle ne s’adressa long-temps qu’à un petit nombre d’élus. A l’époque où Napoléon organisa l’Université, elle était loin d’être populaire. On ne croyait pas encore aux applications directes de la science élevée. La vapeur n’avait pas révélé sa puissance. L’utilité des ballons stratégiques était plus que douteuse. La chimie seule avait rendu des services réels et incontestables, mais en touchant de si près au métier, qu’elle en avait presque perdu son caractère scientifique.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. Les abstractions les plus hautes se traduisent en applications immédiates et d’un, usage journalier. Des industries entières s’élèvent, corollaires des travaux les plus purement scientifiques. En agriculture, la modification des espèces domestiques, la pratique des assolemens ; en industrie, la fabrication des bougies à bon marché, le dorage par la pile, les télégraphes électriques, la locomotion par la vapeur, ne sont que l’expression usuelle des plus difficiles théories des sciences naturelles, chimiques ou physiques. De tout temps, la science voulut expliquer le monde : de nos jours, elle le conquiert.

Le génie de Napoléon semble avoir pressenti ce résultat. En fondant l’Université, il fit une large part à la science ; mais les temps n’étaient pas venus, et les études littéraires envahirent peu à peu ce terrain réservé. Sans doute l’enseignement scientifique s’éleva dans les facultés à mesure que les sciences grandissaient elles-mêmes : là il y avait plus de liberté, et chaque nouveau professeur apportait sa part de progrès ; mais dans les établissemens à règle fixe et à traditions, comme dans les lycées, la science fut étrangement négligée. Malgré quelques améliorations