Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/482

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


temps. Il se garde bien d’établir un principe sans le mettre en harmonie avec tous les autres ; il se garde bien d’avancer une loi sans la rattacher à toutes les lois qui régissent l’univers ; il sait que, si l’on veut déterminer la nature de l’homme, il faut déterminer celle des choses, afin d’établir leurs rapports ; il sait que, si l’on veut déterminer la fin de l’homme, il faut déterminer aussi celle de l’univers. Il y a une cosmogonie dans Fourier, il y a une explication du monde ; elle est absurde, je le veux bien, mais enfin il y en a une, et c’est déjà beaucoup que d’en avoir compris la nécessité. Beaucoup de gens ne peuvent se flatter aujourd’hui d’en avoir fait autant.

Laissons maintenant la pensée pour regarder du côté des faits. Quelle est notre manière de vivre, quelles sont nos mœurs ? Ici l’élément artificiel domine plus qu’ailleurs encore. Rien de naturel, tout est de convention et presque de sophisme. Nous n’avons pas une manière de vivre qui nous soit particulière, nous n’avons pas de mœurs originales portant un cachet distinct. Nos vertus et nos vices sont des demi-vices et des demi-vertus, ce sont des ombres et des nuances. Nos vertus sont rares, et les quelques-unes qui nous restent sont des vertus utilitaires, des vertus philanthropiques ; rien de viril, d’austère, de sérieux, de calme. Nos vices même n’ont rien de profond, et l’observateur pourrait bien, je crois, fouiller le cœur de la société sans en faire sortir jamais un livre comparable aux Liaisons dangereuses, par exemple. ils n’ont rien qui les distingue ; ce n’est pas l’amour du plaisir et de la volupté qui nous entraîne, ce n’est pas la débauche irrésistible du XVIIIe siècle, ce n’est pas la dépravation terrible et orageuse d’un Mirabeau, d’un Fox, d’un Bolingbroke ; ce n’est pas la débauche de la jouissance pour la jouissance, telle que nous la trouvons chez nos aïeux du temps de François Ier et de Rabelais, débauche qui se contente de dire : La chair est la chair ; elle est faible, et ses faiblesses sont douces. Rien de tout cela n’existe dans les mœurs de notre siècle. Je ne trouve, dans nos passions et dans nos vices, rien de ce qui compose véritablement les vices et les passions, ni les délicatesses voluptueuses, ni le matérialisme et la brutalité pure et simple, ni les orages, ni tout ce que la sensualité a de terrible, de fatal, de ténébreux, lorsqu’on descend à de certaines profondeurs. Ce sont des vices à froid, des passions artificielles, qui exhalent une nauséabonde odeur de mauvais lieu, et qui traînent des oripeaux arrachés à tous les vices de tous les régimes. Nos passions sont des passions froides et raisonnées comme celles d’un Casanova discutant sur la liberté pour démontrer que personne autre que lui n’était responsable de ses turpitudes. Et c’est là précisément ce qui prouve combien nos mœurs sont artificielles. C’est que nous raisonnons nos vices ; nous prouvons par a + b, nous démontrons par des syllogismes et des formules, que le mal n’est pas le mal, et que nos vices ont leur raison d’être. Nous avons commodément établi nos passions sur une sorte d’autel philosophique. L’influence de certain mysticisme hystérique y a contribué beaucoup, et c’est pourquoi je le maudis. Ces philosophies qui consistent à dire « L’homme est sur la terre pour jouir et être heureux, » sont responsables de cette logique dépravée qui étrangle notre raison et étouffe nos mœurs, et dont la conclusion est toujours celle-ci : La chair est une partie de l’homme, les passions sont un des élémens de sa nature ; si vous les sacrifiez, l’existence est incomplète ; les plaisirs de la chair sont le complément de la vie de l’ame.