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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/481

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dans nos philosophies ? Demandez à nos philosophes si leur philosophie est la science des premiers principes, si leur système nous donne une explication de la nature et nous représente l’univers d’une certaine façon. Autrefois on était persuadé que la philosophie, portant les noms d’ontologie et de métaphysique (c’est-à-dire science de l’être et science des choses supérieures aux phénomènes physiques), devait être par conséquent la sanction de toutes les autres sciences et pour ainsi dire leur suprême explication ; alors, pour être philosophe, il fallait véritablement être doué d’une tête encyclopédique. Aujourd’hui on ne se donne plus tant de peine. Autrefois on se donnait la peine d’avoir une méthode ; aujourd’hui on ne s’en inquiète pas. Le premier venu prend une formule, aiguise et ébrèche sa pensée sur cette meule. Je vais prendre un exemple pour montrer la différence qu’il y a entre une métaphysique véritable et un système fondé sur des formules, c’est-à-dire sur le vide. Personne n’ignore que Leibnitz démontra le système de la monadologie en créant la dynamique, lorsque, pour débrouiller le chaos de Spinoza, il substitua la notion de force à la notion de substance. Ceci est une philosophie, qui part d’un principe métaphysique, et qui s’appuie sur une preuve directe. C’est une philosophie, parce que c’est une explication du monde, des lois de l’univers, de la nature de l’homme. Ainsi encore de nos jours les dernières grandes écoles allemandes, pour démontrer l’unité de i’être, ont démontré l’unité des sciences. Voyons chez nous aujourd’hui. Voici un philosophe qui, pour prouver que la fin de l’humanité est cette douce chose qui s’appelle le bonheur, vient et dit : Le ciel est sur la terre. Cela est athée, ni plus ni moins ; mais passons. Le ciel est sur la terre, je le veux bien, et il n’y a d’autre paradis que le paradis terrestre. Sur quelle cosmogonie singulière, sur quelle astronomie cela repose-t-il ? et pourquoi le ciel, au lieu d’être sur la terre, ne serait-il pas aussi bien dans Saturne, ou dans Sirius, ou dans la lune ? Qui me dit qu’il n’existe pas des êtres mieux doués, plus intelligens que moi dans quelque recoin de l’univers ? Mais le ciel est sur la terre, soit encore ; je veux croire qu’il n’y a nulle part des êtres différens de vous et de moi : la terre n’en tourne pas moins dans l’espace ainsi que toutes les planètes. Or, l’espace est assez vaste pour être le théâtre de beaucoup de phénomènes que nous ne pouvons pas connaître. Prenons un phénomène dont la possibilité soit prouvée. Dans l’espace se promènent ce qu’on appelle des comètes ; or, tout le monde m’avouera qu’une comète, dans sa course irrégulière à travers l’espace, peut très bien venir heurter la terre sans crier gare, et alors évidemment le ciel sur la terre se trouvera dans une assez triste situation. Dans un dialogue intitulé : Dialogue d’Eiros et de Charmion, un conteur américain de beaucoup de talent, Edgar de Poë, fait cette supposition d’une comète rencontrant notre globe : il arrive que l’air se décompose, que l’oxygène s’enflamme, et que les hommes se trouvent métamorphosés en autant de monstres mythologiques aspirant et respirant de la flamme. Voyez-vous les célestes habitans du paradis sur la terre éprouvant des souffrances de damnés ! Le philosophe qui a inventé ce nouvel Éden s’est beaucoup diverti aux dépens de Fourier, parce qu’au lieu d’un Éden il ne créait qu’un Otahiti ; mais Fourier, j’en suis très fâché pour la doctrine de l’humanité, était un homme d’un génie véritablement supérieur. Ainsi, chez Fourier, je trouve ce qui manque à la plupart des philosophies de notre