Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/478

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


premiers-Paris et nos brochures sur l’organisation du travail ne le sont pas du tout. Nous avons aussi nos hypocrisies charmantes consistant à atténuer les tristes réalités et à les échanger contre d’aimables apparences. Ce qui est corruption, nous l’appelons curiosité ; ce qui est péché, nous l’appelons erreur ; ce qui est grossièreté, nous l’appelons franchise. Le charlatanisme le plus impudent, le mensonge économique le plus monstrueux (mensonge fait à bon escient, charlatanisme qui a très bien conscience de lui-même) proteste de ses bonnes intentions : nous ne le croyons pas et nous l’excusons néanmoins. Est-ce que tout cela n’est pas ce qu’on peut appeler le faux, l’artificiel ? Oui, nous vivons dans un siècle artificiel. Où donc est la sympathie véritable ? Où donc sont l’enthousiasme, l’inspiration, l’invention, toutes les forces vives de l’ame ?

Aujourd’hui, comme hier, comme il y a six mois, l’enveloppe de tous les faits et gestes, de toutes les paroles, de toutes les idées, l’enveloppe de nos mœurs et de notre façon de vivre, c’est l’artificiel. J’entends donc par ce mot que nous vivons dans un temps où ce qui est de convention dans les choses humaines domine et couvre de son ombre ce qui est naturel, où l’imitation étouffe l’invention, où l’élément primordial de la nature humaine, la spontanéité et toutes les formes qu’elle revêt, l’inspiration, l’enthousiasme, la nouveauté des pensées qui est nécessaire à chaque nouvelle génération, sont étouffées sous le poussiéreux détritus des siècles et des générations qui nous ont précédés, sous des systèmes tout faits, sous des formules tout apprises, sous des mœurs sans caractère profond, se composant de vices raisonnés et de vertus intéressées. Nous en sommes arrivés à ce point que nous sommes encombrés par les débris du passé, tout en ayant perdu parfaitement le sens de la tradition. La succession rapide des différens régimes que la France a traversés depuis un demi-siècle, l’imitation qui, malheureusement, surabonde chez nous, une instruction et une éducation tendant à passer le même vernis superficiel sur tous les esprits, plutôt qu’à faire germer dans l’ame de chacun la semence secrète, le grain particulier qui y a été déposé par Dieu, nous ont conduits à ce règne du mensonger et de l’artificiel. De tout cela il est résulté un pêle-mêle d’ombres, de nuances, de tons faux, qui, en se mêlant, ont produit une incohérence à laquelle Satan lui-même, le père des confusions, n’aurait absolument rien compris. Notre société ressemble à quelqu’une de ces bizarres assemblées qui abondent dans les contes d’Hoffmann, à quelqu’un de ces salons remplis d’hommes qui sont autant d’êtres hétérogènes, n’ayant chacun à leur service qu’un mot ou un nom propre qui leur sert de mot d’ordre et reste incompris des autres. Celui-ci n’a jamais connu autre chose que la terreur, la conversation et les manières de celui-là sont empreintes de la phraséologie et des façons du directoire ; l’état, c’est la force armée, dit un troisième qui a poussé le progrès jusqu’à s’arrêter à l’ère napoléonienne, au lieu de s’arrêter à la terreur. M. X. est pour le suffrage universel et direct, M. Y. est pour le suffrage à deux degrés, c’est-à-dire que l’un en est encore à la convention, et que l’autre, en retard de trois années, s’est arrêté aux derniers états-généraux ; cet autre professe des théories qui respirent l’odeur indéfinissable et mixte des idées anglaises. Il y a des gens qui connaissent si peu leur époque, qu’on rencontre des hommes affirmant que ce serait un grand bonheur pour la France,