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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/440

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Le Jarocho avait accueilli avec un air d’évidente contrariété cette intervention intempestive : aussi fit-il tous ses efforts pour conjurer l’interdiction qui allait clouer son machete à son côté ; mais la vieille, se bornant à rappeler l’engagement sacré pris par le Jarocho, opposait à toutes ses raisons une réponse invariable.

— Eh ! mon Dieu ! ña Josefita, dit enfin Calros d’un air de bonhomie, vous faites là beaucoup de bruit pour rien, et vous méconnaissez mes bonnes intentions, car c’est dans l’intérêt du défunt que j’agis ainsi ; pour porter des coups plus sûrs à son meurtrier, n’est-il pas indispensable que je m’exerce la main ? Et c’est vous qui vous y opposez !

— Et si un revers fait tomber cette main sur le sol, reprit la vieille avec un air de triomphe, qui vengera mon fils ?

— Ah ! ceci est sans réplique, répondit Calros mis hors de garde par cet argument ; mais c’est égal, les femmes embrouillent toujours les affaires. Alors, qu’on me remplace, continua-t-il d’un air de mauvaise humeur, si mon adversaire y consent toutefois.

L’adversaire s’inclina, et, le chapeau sur l’oreille, le poing sur le manche de son machete, la jambe droite en avant, il s’écria avec une majestueuse condescendance :

— Qu’est-ce que je veux, moi, dans tout ceci ? ne pas laisser dire que ceux de Manantial ont ouvert un fandango sans le fermer convenablement, sans en faire à nos visiteurs les honneurs, comme cela se doit. Or, continua-t-il en clignant l’œil avec un redoublement de fatuité, si je ne puis me battre pour les doux yeux de ña Sacramenta, j’accepterai quiconque voudra jouer, au premier sang, une bouteille d’eau-de-vie de Catalogne.

Des applaudissemens interrompirent l’orateur, qui, se balançant sur les hanches avec une superbe assurance, reprit tout aussitôt :

— Je dois dire seulement qu’ayant, il n’y a pas une heure, laissé mon dernier réal sur l’as de cœur, je suis dans l’impossibilité de payer et dans l’obligation de vaincre. Qu’on me désigne ma victime.

Cette péroraison fanfaronne, tout-à-fait digne d’un vrai Jarocho, porta l’enthousiasme à son comble parmi les assistans. Quant à l’orateur, laissant tomber sur Calros qui se rongeait les poings un regard de suprême impertinence, il se berçait doucement dans son triomphe.

— Allons, don Calros, vous ne manquez pas sans doute d’amis qui voudront vous remplacer ? reprit-il.

Au premier mouvement d’enthousiasme avait succédé un profond silence. La perspective de payer de sa personne et surtout de sa bourse ne paraissait bien vivement sourire à aucun des assistans, et je n’étais pas sans une certaine appréhension moi-même que mon hôte n’en revînt