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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/436

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couvrait, sans presque les cacher, les contours de ses épaules ; ses pieds étaient chaussés de bas de soie à jour et de souliers de satin, la tresse de ses cheveux entourait de noirs replis un peigne d’écaille rehaussé d’or massif. Ses paupières, baissées sous les regards de feu qui de toutes parts se dirigeaient sur la bien-aimée de Calros, dessinaient sur ses joues d’un blanc mat l’ombre de ses longs cils. Ce n’était plus la chaste et calme beauté que j’avais admirée la veille aux rayons de la lune ; c’était, aux feux du soleil, la femme de la zone torride dans tout son enivrant éclat.

Dès ce moment, à l’excitation produite par des libations multipliées, et qui grandissait à chaque moment sous l’ardeur dévorante du ciel, vint se joindre parmi les spectateurs une excitation d’une nature toute différente, et plus terrible encore.

— Ah ! disait à côté de moi un Jarocho dont les cheveux commençaient à grisonner, au dernier fandango de Malibran [1], Quilimaco a perdu une de ses oreilles, et Juan de Dios le bout du nez pour une belle qui ne valait pas une seule boucle des cheveux de celle-ci.

— Patience, tio [2], répondit un autre, la belle Sacramenta doit avoir plus d’un attentif dans ce village, et je vous prédis qu’avant ce soir, elle aura fait danser le machete et la chamarra [3] de deux au moins d’entre nous.

J’écoutais ce dialogue sans trop le comprendre ; les événemens devaient me l’expliquer. Deux partis, deux groupes s’étaient spontanément formés autour de l’estrade des danseuses. Dans le premier, un Jarocho, aussi somptueusement vêtu que Calros, semblait, à en juger par son attitude arrogante, exercer un ascendant marqué. Au milieu du camp opposé, mon hôte paraissait aussi être entouré de ses adhérens. Il était facile de pressentir qu’à la fin de ce jour les assistans ne se sépareraient pas mécontens, comme il arrive après une fête qu’aucune querelle sanglante n’est venue troubler. Animés par l’espoir de quelque collision, les musiciens râclaient leur guitare avec un redoublement d’ardeur ; un souffle de discorde planait dans l’air. Au moment où, après le tour d’usage, les danseuses commencèrent à se mettre en mouvement, les chanteurs entonnèrent d’une voix nasillarde un couplet dont les paroles n’avaient aucun rapport avec les circonstances présentes : c’étaient quelques proverbes vulgaires mis en vers, dépourvus presque de sens, mais remarquables par une obscénité que pouvait seule faire pardonner la naïveté de cette poésie sauvage. Je vins alors me placer près de mon hôte, dont l’œil suivait avec une attention jalouse tous les mouvemens

  1. Petit village à trois lieues de Vera-Cruz.
  2. Le mot tio (oncle) désigne en style familier, comme le mot père en français, un homme âgé.
  3. Ceinture.