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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/431

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— Une simple fleur de suchil qu’on porte sur le cœur opère donc souvent bien des miracles ? interrompis-je.

— Quoi ! s’écria le Jarocho, auriez-vous le don de voir ce que nul n’a vu ?

— Je n’ai vu que ce que chacun a pu voir comme moi ; mais quand une femme donne à celui dont elle est aimée une fleur qu’elle a portée, elle sait que cette fleur doit dire à son amant d’espérer.

— Plaise à Dieu ! s’écria vivement le Jarocho ; pourtant, ajouta-t-il en soupirant, ce n’est pas le premier gage que j’aie ainsi reçu, et qui me dit que le lendemain ne viendra pas cette fois encore dissiper les illusions de la veille ? Depuis le jour où ña Sacramenta est venue s’établir à Manantial, il y a de cela un an, ma vie s’est écoulée ainsi dans des alternatives de joie et de tristesse ; cependant le mort n’est pas encore vengé. J’ai tâché de l’oublier ; malheureusement d’autres y pensaient pour moi. Le défunt avait une vieille mère qui chaque jour me rappelait de quelle besogne j’étais chargé. Il y a huit jours, je la rencontrai. Je voulus l’éviter, car elle passe pour un peu sorcière, mais elle vint à moi et me dit : Les morts ont plus de mémoire que les vivans ! Je lui demandai ce qu’elle voulait dire, quoique je le susse bien.- Vous le saurez ce soir, me répondit-elle. Le soir, en effet, continua Calros d’une voix altérée, j’étais comme aujourd’hui, seigneur cavalier, sur le seuil de cette porte, rêvant à des projets insensés, écoutant la voix des arbres et du vent ; une brume blanche voilait le ciel comme à présent ; tout à coup un nuage s’interposa entre mes yeux et les étoiles, ce nuage prit une forme humaine, c’était celle du défunt ! Je le vis distinctement, debout devant moi ; je fermai les yeux ; quand je les rouvris, le nuage avait disparu. Vous comprenez maintenant pourquoi, seigneur cavalier, je vous ai demandé, à vous qui en votre qualité d’Européen devez être un savant, si les créatures humaines pouvaient évoquer les morts.

Les idées superstitieuses n’ont guère cours au Mexique ; toutefois la race des Jarochos semble en avoir gardé le monopole. Les sorciers, les revenans, les talismans, les maléfices, jouent un grand rôle dans leurs traditions locales. Il me fut impossible de persuader à mon hôte que, dans la solitude, les imaginations ardentes se forgent mille chimères, et n’échappent pas toujours à de véritables hallucinations. Calros secouait la tête d’un air incrédule. Mes doutes sur la puissance évocatrice des sorciers ne réussirent qu’à modifier légèrement ses croyances.

— Je veux bien, me dit-il, que l’ombre de mon parent n’ait point été évoquée par un pouvoir humain ; mais alors c’est Dieu même qui me l’a envoyée. Aussi mon parti est-il pris : je ne resterai pas à Manantial un jour au-delà de celui qui nous éclairera demain. Cependant c’est un rude effort que je fais en m’éloignant, car, à présent plus que jamais,