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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/418

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Un souvenir plus récent recommande encore Lencero à la curiosité du voyageur. Près de ce hameau, sur le sommet d’une colline d’où l’œil embrasse les dentelures lointaines de la Cordilière et, par les jours sereins, une échappée de la mer, s’élève une petite maison peinte en rouge, ornée d’un péristyle modeste et surmontée d’un mirador (belvédère) en vitres. Cette agréable retraite est la maison de campagne du général Santa-Anna. A quelque distance de Lencero, nous traversâmes les gorges de Cerro-Gordo, et une rumeur sourde comme celle de la mer qui brise sur des rochers nous annonça la proximité de la rivière de l’Antigua. Sept arches audacieusement jetées d’un flanc à l’autre du précipice dont la rivière forme le fond, des montagnes tranchées, des abîmes comblés, révèlent encore aujourd’hui, en ce lieu nommé Puente-Nacional, la grandeur des anciens maîtres du Mexique.

Vera-Cruz n’est qu’à quarante-huit kilomètres de Puente-National, et depuis notre départ de Jalapa la chaleur s’était graduellement augmentée. Storm aspirait avec délices le vent brûlant qui rasait les herbes, et lui rappelait la brise enflammée des déserts. C’était la première fois, depuis cinq ans, qu’il se baignait dans les rayons d’un soleil semblable à celui de sa querencia lointaine, et sa joie se traduisait par de sauvages hennissemens. Love, au contraire, la langue pendante, les flancs haletans, cherchait vainement quelques gouttes de rosée au milieu d’une végétation flétrie.

Fatigué d’une marche qui s’était prolongée bien au-delà de mes prévisions, j’avais fait halte un instant, Je comptais reprendre bientôt ma route et arriver le soir même à Vera-Cruz, quitte à laisser Cecilio me rejoindre le lendemain, si son cheval ne pouvait suivre le mien ; mais le sort en avait décidé autrement. Cecilio, resté en arrière, me rejoignit au moment où je me remettais en route. La sueur découlait de ses joues empourprées ; une inquiétude inusitée se lisait sur son visage, d’ordinaire si placide. Il mit son cheval au niveau du mien. Je fus doublement surpris : c’était la première fois que Cecilio se permettait à mon égard un pareil manque de respect, et l’effort que venait de faire sa monture était pour moi sans précédens.

— Seigneur maître, me dit Cecilio, si les renseignemens que j’ai pris sur la route ne sont pas trompeurs, nous entrons ici dans le domaine de la fièvre jaune ; je crains fort, je l’avoue, pour une existence à laquelle j’ai la faiblesse de tenir ; avec le bon plaisir de votre seigneurie, je n’irai donc pas plus loin.

— En effet, lui dis-je, la fièvre jaune commence dans ces parages ; elle affectionne en outre les gens joufflus de ton espèce ; qu’à cela ne tienne, tu connais le chemin d’ici à Mexico ; puisse le cheval que je te donne en récompense de tes bons services t’y faire arriver à bon port !

Malheureusement il y avait entre le maître et le valet une question