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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/407

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de face. La Mitidja a été presque entièrement achetée par des Européens, la culture indigène a disparu, la culture européenne ne s’est développée que faiblement, et Alger a dû se nourrir avec des grains qui lui venaient de la mer Noire. Les choses ne peuvent pas rester long-temps ainsi. Il faut, si l’on ne peut pas mieux faire, que la Mitidja revienne en partie à son état primitif. Sans doute, il serait préférable que cette plaine de cent mille hectares fût couverte de fermes européennes ; mais cela ne se peut pas, pour le moment du moins. A défaut de fermes européennes, qu’on relève les ruines des haouchs indigènes, ce sera toujours mieux que rien. La Mitidja a, de plus qu’autrefois, de belles routes, deux villes toutes neuves, des villages, quelques canaux d’assainissement, quelques plantations, un haras et un petit nombre de fermes à l’européenne, où d’intrépides colons se sont obstinés à rester. Avec ces élémens et les débris de son ancienne population arabe, la Mitidja peut encore donner des produits qui représentent, pour la plupart des propriétaires, l’intérêt de l’argent qu’ils y ont véritablement dépensé. Avec le temps ces produits s’accroîtront.

Je comprends donc la mise en valeur de l’Afrique comme une association où les Arabes apportent le sol, les bras, les bestiaux, et les Européens les instrumens de travail et les débouchés. Dans beaucoup de cas, les Européens doivent se faire les moniteurs des Arabes, et leur apprendre quel parti ils peuvent tirer de leurs ressources. Sous ce rapport, je l’ai déjà dit, quelques grands établissemens agricoles peuvent être utiles comme modèles : le gouvernement en fera les principaux frais, l’intérêt privé y joindra des magnaneries, des pressoirs à huile et à vin, des moulins ; mais c’est surtout par le commerce et l’industrie des villes qu’on activera l’exploitation du pays. Si peu que consomme un Arabe, il a toujours quelques besoins ; ces besoins s’accroîtront par le voisinage des Européens et par la révélation de mille petites commodités qu’ils apportent avec eux. Déjà, en mettant le pied sous la tente ou la gourbi, on y trouve çà et là quelques ustensiles nouveaux d’ont on commence à se servir même au désert ; à mesure qu’ils auront de nouveaux besoins, les Arabes chercheront de nouveaux moyens de les satisfaire ; ils produiront un peu plus de laine, de blé ou de tabac ; ils soigneront mieux leur cheval ou leur bœuf pour le vendre plus cher au marché voisin, et ainsi marcheront de front, suscitées l’une par l’autre, l’agriculture indigène et l’industrie européenne.

Même pour les villes, il en est quelques-unes où il est inutile de chercher à dominer. On compte en Afrique trois espèces de villes, celles où la population indigène est encore en grande majorité, celles où la population indigène et la population européenne se balancent à peu près, celles où la population européenne est la plus forte ; on peut les désigner sous le nom de villes indigènes, villes mixtes et villes européennes,