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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/401

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colonisation, qui est l’importation d’une population européenne, est manqué. Le principe des grandes concessions n’est en réalité qu’un abandon tacite de la colonisation, aujourd’hui surtout que les capitaux, plus rares que jamais en Europe, se porteront encore moins sur l’Afrique qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici.

Est-ce à dire par là que la terre d’Afrique soit tout-à-fait rebelle à la culture européenne ? Non certes. Qu’autour des villes on fasse des jardins, on plante des arbres fruitiers, on cultive dans un certain rayon l’olivier, le mûrier et le tabac, peut-être même la vigne ou la cochenille, c’est bien. Que sur d’autres points, où se trouvent réunis des moyens extraordinaires, des bras inactifs, près des postes militaires en un mot, on établisse de grandes fermes à l’européenne, des haras, des pépinières, comme on l’a déjà fait, je le comprends encore. Enfin que, dans l’intérieur des terres, quelques hommes résolus tentent d’initier la population indigène à des procédés perfectionnés, et entreprennent en grand, par un système de culture demi-européen, demi-arabe, l’élève des bestiaux et des chevaux, la production de la laine et des céréales, le succès de pareilles tentatives, quoique plus douteux, est encore possible ; mais il y a bien loin de ces cultures limitées, qui peuvent employer tout au plus quelques milliers d’Européens, à la colonisation proprement dite.

Il n’y a plus d’ailleurs à discuter sur la colonisation. Elle tombe d’elle-même, et les événemens qui se passent en Europe lui porteront le dernier coup. J’entends parler de transporter en Afrique le trop plein de la population française ; l’argent manquera pour ces beaux projets. Le meilleur système de colonisation était sans contredit celui du maréchal Bugeaud, qui prenait des hommes choisis, acclimatés, et qui les soutenait pendant plusieurs années de toute la puissance d’un budget de 150 millions et de tous les bras d’une armée de cent mille hommes. Ce système a été abandonné comme ruineux ; il est moins que jamais réalisable aujourd’hui, faute de ressources. Pour mon compte, je doute fort que celui-là même eût réussi, car les difficultés me paraissaient plus fortes encore que les moyens d’exécution ; mais, encore un coup, il n’a plus de chances, et avec lui tout s’évanouit.

Je vais plus loin, et je dis que la colonisation n’est pas à regretter. Qu’était-ce en effet que la pensée intime de la colonisation ? C’était de près ou de loin l’extermination de la race indigène. On voulait, disait-on, pouvoir se passer des Arabes pour vivre ; en pays conquis, on sait ce que cela veut dire. Tout colon de bonne foi, un peu poussé dans ses retranchemens, ne manquait pas d’arriver à cette conclusion, l’impossibilité pour les deux races de vivre côte à côte sur le même sol. Quand même la pensée de l’extermination n’eût pas été dans les esprits, elle était une conséquence naturelle des faits. Avec la colonisation, on enlevait