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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/399

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choses humaines, les oppositions et les luttes se montrent tout d’abord ; quand on y regarde de plus près, l’harmonie se révèle.

Aussi bien ce qui empêchait encore l’union des deux races est précisément ce que la nécessité des économies doit faire disparaître, la colonisation. On entend beaucoup dire depuis quelques années qu’il n’y a qu’un moyen pour la France d’alléger les sacrifices que lui impose l’Afrique, la colonisation, et on entend tout uniment par ce mot la prompte transplantation d’une population européenne agricole sur toute la surface du pays. Considérée ainsi, la colonisation est et a toujours été une chimère ruineuse, bonne uniquement à éterniser la guerre avec les Arabes, et à rendre toute paix sérieuse, toute fondation stable, impossible pour long-temps. J’avais déjà cette opinion sous la monarchie, quand les millions pour l’Afrique se donnaient sans compter, maïs j’hésitais à la produire en présence de l’engouement général, j’attendais ; aujourd’hui, il n’est plus permis d’hésiter et d’attendre.

Pour faire quelque chose d’un peu sérieux en colonisation, il faudrait établir sur le sol un million de cultivateurs européens pour le moins, ou environ deux cent cinquante mille familles. Certes, ce ne serait encore là que le strict nécessaire, car qu’est-ce q a’un total de deux cent cinquante mille chefs de famille pour mettre en valeur un pays aussi vaste ? Pour que l’Afrique fût peuplée comme la France, même en la réduisant aux limites du Tell, elle devrait avoir quinze millions d’habitans ; avec le quinzième de ce chiffre, elle ne serait encore qu’un désert émaillé çà et là de quelques oasis. Et cependant que de difficultés pour fonder cette première et fragile assise de la colonisation à venir ! Quiconque a étudié de près la question, sans intérêt personnel, sans entraînement d’imagination, regarde ces difficultés comme insurmontables, car l’expérience est là pour le prouver.

On a essayé jusqu’à présent de la colonisation sous toutes les formes, colonisation civile aux frais de l’état, colonisation militaire, colonisation libre ; aucune n’a réussi. Aucune, en effet, ne pouvait réussir, parce que la colonisation pèche par la base. Que ce soient l’état ou les particuliers qui fassent les frais, l’établissement d’une famille agricole européenne en Afrique coûte trop cher. L’opération se résout toujours par une perte. Même en France, le défrichement des terres incultes est une entreprise coûteuse, d’un résultat souvent douteux ; les capitaux ne s’y portent que rarement et toujours avec crainte ; en Afrique, le défrichement se complique de difficultés particulières, qui le rendent à coup sûr onéreux pour les Européens.

On a fait plusieurs fois le compte des déboursés nécessaires ; il est effrayant. Il faut d’abord que le cultivateur européen mis en possession d’une concession de dix à vingt hectares bâtisse une maison pour lui et sa famille, une étable pour son bétail, un hangar pour ses récoltes ; il