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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/354

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Sous l’influence de ce désastreux système, toutes les branches de l’administration publique marchent embarrassées d’un nombre trop considérable de fonctionnaires dont les rivalités et les prétentions retardent toutes les affaires de la colonie. Des sommes énormes sont ainsi perdues pour le trésor public, et alors que, contrairement aux vieilles routines, tout devrait tendre vers l’unité et la simplicité, seuls gages d’ordre et de force réelle, depuis 1820, le nombre des employés a triplé dans toutes les administrations, et le nombre des administrations mêmes a doublé, sans utilité, sans résultats avantageux pour la colonie, si l’on excepte pourtant la direction des postes établie en 1833 dans l’île de Luçon [1].

Quelques Indiens plus instruits que leurs compatriotes, les métis de Manille et les créoles (hijos del pais) peuvent seuls comprendre ces abus et s’en indigner. Aussi ces actes déplorables n’ont-ils pas sur l’archipel cette influence, terrible pour la domination espagnole, qu’ils auraient sur une population plus éclairée. Malheureusement, des désordres plus graves, plus sensibles aux yeux de tous, viennent chaque jour détruire parmi les Indiens les sentimens de respect et d’obéissance que des apparences soigneusement conservées de justice et de protection avaient assurés à la métropole.

Autrefois, dans les provinces, des magistrats supérieurs appelés ordores visitadores parcouraient chaque année les provinces, redressaient les injustices des alcades gouverneurs, imposaient, par leur présence, un frein salutaire aux exactions des agens subalternes du gouvernement. Depuis le déclin de la puissance espagnole, les plus sages institutions sont tombées dans l’oubli, et aujourd’hui, surtout dans les provinces que la mer sépare de Luçon, nulle autorité n’interpose son influence protectrice entre les Indiens opprimés et les alcades, à la fois gouverneurs, commandans militaires et juges civils. A Manille, il est vrai, la justice a ses lois écrites, ses codes, ses palais, ses magistrats ; mais ce ne sont là que les formes extérieures de la justice, et, en 1842, un des magistrats r de l’audience de Manille traçait, dans un mémoire adressé aux cortès, le tableau suivant du désordre qui règne dans cette partie de l’administration. « Personne, disait-il, ne peut mettre en doute que la justice n’ait aux Philippines qu’une action très lente, pour ne pas dire inutile ; néanmoins les réflexions suivantes prouveront à tous la vérité de ce fait déplorable, dont les conséquences sont si funestes à notre puissance dans ces îles. L’audience de Manille se compose d’une seule compagnie (sala) qui connaît et juge, en deuxième et troisième instance, de toutes les affaires des trente-deux provinces que comprend sa juridiction étendue. Un président, cinq juges, deux procureurs du roi (fiscales), tel est le nombre, rarement complet, des magistrats qui la composent. Avec ce nombre si restreint, avec les formes à observer, il serait déjà impossible que ces juges pussent donner une expédition prompte et régulière aux affaires de leur

  1. Cette utile création fait communiquer Manille avec toutes les provinces de l’intérieur par deux lignes principales. La ligne du sud, servie par un courrier qui, chaque mercredi, quitte la capitale, traverse les provinces de la Laguna, Tayabas, Camarines, Albay, et aboutit à Naga, dans le sud de la province de Camarines ; l’autre, établie quelques années plus tard, remonte à travers les provinces de Bulacan, Pampanga, Ilocos, jusqu’à Cagayan, c’est-à-dire à l’extrémité septentrionale de Luçon.