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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/350

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et généreuses. Les femmes, les créoles de Manille, sont vaines, coquettes et médisantes. Leur vie s’écoule monotone dans l’intérieur des maisons de Manille, où la sieste, les bains, les soins de la toilette, les préparatifs de la promenade du soir, occupent toutes les heures du jour. Incapables, par leur paresse et leur nonchalance, de donner l’attention nécessaire aux soins du ménage, elles peuvent encore moins, par les graces de leur personne, par les charmes de leur esprit, remplir le rôle si difficile de maîtresse de maison. Brunes et petites, avec des cheveux d’un noir d’ébène et des pieds andalous, ces femmes, couvertes de fleurs et de diamans, savent à peine lire les billets parfumés de leurs novios, et seraient le plus souvent fort embarrassées d’y répondre. Les señoritas assez savantes pour déchiffrer une romance, pour jouer une valse, une contredanse française, sont citées comme des exceptions. L’éducation des créoles est, au reste, éminemment propre à conserver intacte cette précieuse ignorance. Les moines ont un grand intérêt à ce qu’aucune révolution dangereuse ne s’opère à cet égard. Les hommes même ne sont guère plus instruits que les femmes. Aux collèges de San-Juan et de San-Tomas, les élèves apprennent quelques mots de latin et de grec, et force théologie, mais rien de l’histoire générale des peuples, rien surtout de l’histoire moderne et des événemens qui remplissent notre siècle. A seize ans, ils quittent les écoles, entrent comme cadets dans un régiment, comme surnuméraires dans une administration. Livrés dès-lors aux plaisirs faciles que leur offre la corruption de Bidondo, ils ne songent plus à s’instruire, et, y songeraient-ils, tous les moyens d’apprendre leur manqueraient encore. Les livres européens sont soumis dans la colonie à un conseil de censure placé sous l’influence des moines. Ceux que ce conseil laisse pénétrer sont, avec quelques romans insignifians, l’Évangile, la Vie des Saints et les écrits sans nombre des casuistes les plus célèbres. Chaque jour, cependant, un journal, un vrai journal, un diario en un mot, se répand dans la ville ; mais il ne faut chercher dans ses colonnes aucune trace de polémique, ni même des nouvelles exactes. Ce qu’on y trouve infailliblement, ce sont les annonces des fêtes religieuses, et, en guise de feuilleton, des fragmens des Veillées du château [1]. On comprend que ce n’est pas une telle feuille qui arrachera les créoles de Manille à leur torpeur.

En vain, contre cette ignorance, protestent quelques personnes qui ont connu les cercles de Madrid. Leur élégance, leurs manières plus polies, sont des crimes aux yeux des Espagnols purs (Castellanos viejos), et l’épithète d’afrancesado accompagne bientôt leurs noms, devenus un sujet de plaisanterie pour la société manillaise. Un amiral distingué de notre marine a été tristement frappé de la décadence morale dont ces mœurs grossières sont le témoignage [2]. « J’ai trouvé, dit-il, dans la société de Manille, une liberté dans les manières, et surtout dans les propos un penchant à la calomnie et à la méchanceté, qui m’ont paru la rendre insupportable à tout le monde. Les femmes se détestent entre elles, et n’ont nul égard pour leur mutuelle réputation ; les hommes, que l’intérêt seul a conduits dans ce pays, cherchent à se supplanter par d’indignes manœuvres, aussi communes que faciles sous un gouvernement défiant et soupçonneux. »

Par leurs qualités comme par leurs défauts, les métis des Philippines semblent

  1. Las Veladas de la Quinta, de Mme de Genlis.
  2. La Place, Voyage autour du monde sur la corvette la Favorite.