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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/34

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touffées en rasant les feuilles sonores des nopals et les touffes de genévriers. Les loups hurlaient de temps à autre, et le brouillard tombait si opaque et si froid, qu’il me tardait d’aller me réchauffer à la flamme du brasier auprès duquel je comptais bien sommer Victoriano de tenir sa promesse. Cependant la crainte de perdre mon chemin au milieu du brouillard qui me dérobait l’horizon, jointe aux aspérités du terrain, me força de ralentir ma marche, et la nuit était close quand j’arrivai à l’endroit désigné pour la halte du convoi : c’était Cruz-Blanca. Il ne me fut pas difficile de trouver, dans le petit nombre de maisons qui composent le village, celle où la conduite s’était arrêtée. A mon grand étonnement, j’appris que Victoriano n’avait pas reparu. Cette disparition alarma tout le monde. Quelque accident bien grave pouvait seul retenir loin de nous un homme dont l’exactitude habituelle était connue, et chacun se perdait en conjectures à cet égard, quand un individu se présenta et demanda à entretenir l’arriero en chef. Le nouveau-venu était vêtu de la souquenille en laine rayée et du court tablier des conducteurs de mules. Il nous apprit que le cheval de Victoriano s’était abattu, et que, grièvement blessé dans sa chute, ce dernier avait été transporté à Perote, où on lui donnait les premiers soins ; l’inconnu ajouta que c’était sur l’invitation de Victoriano qu’il venait s’offrir pour le remplacer jusqu’au moment où il pourrait rejoindre le convoi. L’arriero en chef, qui n’avait que le nombre d’hommes strictement nécessaire, accepta cette offre un peu légèrement peut-être ; le nouveau-venu était un robuste garçon de l’âge à peu près de Victoriano, mais dont la figure sinistre ne m’inspirait pas, tant sans faut, la même confiance qu’au muletier.

Le lendemain matin, nous reprîmes notre route pour aller passer la nuit à la Hoya, autre village à cinq lieues de Cruz-Blanca. La marche, lente comme d’habitude, nous semblait plus fatigante encore, car Victoriano n’était plus là pour nous égayer par ses récits. Tout semblait d’ailleurs marcher de travers depuis la disparition du majordome. Arrivés à Barranca Honda, à une lieue de notre point de départ du matin, une mule se déferra, puis une seconde, puis une troisième. Il fallut des haltes assez longues pour referrer chacun de ces animaux. Le remplaçant de Victoriano s’acquittait de cette besogne de maréchal-ferrant avec beaucoup de zèle et d’intelligence, au grand contentement de l’arriero, qui cependant proférait autant de jurons qu’il y a de saints dans le calendrier. Pour moi, je m’obstinais, je ne sais pour quel motif, à ne pas partager la satisfaction du muletier à l’égard de notre nouveau compagnon.

— Ne vous semble-t-il pas, dis-je à don Blas, que ce drôle qui referre si lestement les mules serait capable de les avoir déferrées avec non moins d’adresse ?