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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/338

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ne sont point, au reste, les seuls adversaires que la domination espagnole rencontre aux Philippines. Moins redoutables, mais aussi sauvages qu’eux, vivent dans des défilés inaccessibles, dans des gorges profondes, des tribus dégénérées que les Espagnols désignent sous le nom général de Négritos. Nègres en effet, les montagnards ainsi nommés présentent tous les caractères physiques des Cafres de l’intérieur de l’Afrique : couleur noire de la peau, nez épaté, cheveux crépus, lèvres épaisses et pendantes, tout atteste qu’ils appartiennent à la même race, tout révèle une commune origine. La présence d’un tel peuple dans l’archipel, encore inexpliquée, peut-être à jamais inexplicable, offre un problème étrange, dont la solution jetterait sans doute de grandes clartés sur l’histoire des primitives migrations des peuples. Dans les montagnes de la Cochinchine, sur les rivages de la Nouvelle-Guinée, les Négritos apparaissent encore, aussi misérables, aussi méprisés qu’aux Philippines, dans le même état d’infériorité physique et d’abjection morale. Sans doute, antiques possesseurs du sol, ils auront été vaincus par des peuples d’une race plus forte, d’une civilisation plus avancée, qui, envahissant d’abord les rivages, les auront chassés peu à peu loin des plaines, les refoulant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils vivent maintenant et où leur nombre diminue chaque jour.

Deux races bien distinctes se sont combinées et mélangées pour former la race indienne de l’archipel. Avec l’imagination ardente des Arabes, les Indiens des Philippines ont le caractère fanatique et cruel des Malais. Cette double origine apparaît dans leur physionomie même. Leurs cheveux, rudes, noirs, abondamment fournis, leurs pommettes saillantes, leur visage coupé carrément, appartiennent à la race malaise, tandis que leur démarche noble, assurée, leur taille haute et flexible, révèlent un type plus beau et plus pur, le type arabe. Comment s’est opérée cette fusion des deux races ? Ni l’histoire ni la tradition ne l’expliquent suffisamment. Sous les successeurs du prophète, obéissant à l’impulsion imprimée par les maximes guerrières du Coran, les Arabes envahirent l’Inde, Java, Sumatra, les îles sans nombre du grand archipel d’Asie. Dans ces contrées lointaines, ils fondèrent un empire long-temps florissant, ils établirent un commerce étendu, source d’immenses richesses, jusqu’au jour plus rapproché de nous où les peuplades malaises, chassées du continent asiatique par des révolutions ignorées, soumirent à leur puissance les populations des Philippines. Réunis dans les mêmes contrées, les Malais et les Arabes durent bientôt ne former qu’un seul peuple, sous l’influence de croyances et de superstitions communes : la différence entre les vaincus et les vainqueurs s’effaça rapidement ; la civilisation arabe, plus forte, plus avancée, prévalut ; la forme de gouvernement par tribus, qu’on retrouve au reste chez toutes les peuplades nomades de l’Asie, s’établit dans ces îles, et à Luçon, où l’antique domination arabe a imprimé de plus fortes traces, lorsque les Européens y débarquèrent pour la première fois, chaque famille, chaque tribu obéissait volontairement à un chef particulier, dont la conquête espagnole n’a point entièrement détruit la puissance patriarcale. Sous le nom de cabezas del pueblo (têtes du peuple), les descendans de ces chefs de tribus règlent encore aujourd’hui les petites discussions, les affaires domestiques des Indiens. Dans Luçon et Mindoro, les deux îles les plus septentrionales de l’archipel, le type arabe se reconnaît facilement encore ; dans les Bissayas, il est moins accusé ; à Mindanao, il disparaît presque entièrement. Les deux