Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/32

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Dites-moi, mon ami, lui dis-je en l’abordant, seriez-vous toujours, par hasard, au service du lieutenant don Blas ?

— Du capitaine don Blas, s’il vous plaît ! car il a été promu à ce grade en récompense de son héroïque conduite sur votre azotea, et j’y ai gagné aussi mes galons, seulement je ne suis plus son domestique. C’est le seigneur capitaine qui commande le régiment de lanciers dont vous ne voyez qu’un détachement ici.

Je piquai des deux, et malgré son nouvel uniforme j’eus bientôt reconnu don Blas. Le capitaine cheminait tristement en tête de son escadron. Je le félicitai de son avancement et m’informai des suites de sa blessure. Le capitaine rougit légèrement en m’assurant qu’il avait été bientôt remis, et se hâta de me demander si je comptais toujours faire route avec lui. Je l’assurai que mon intention bien arrêtée était d’accompagner le convoi jusqu’à Vera-Cruz. Don Blas voulut bien se réjouir de cet arrangement, après quoi la conversation tomba tout naturellement sur les dangers de la route, dangers que je comptais éviter dans sa compagnie. Le capitaine secoua la tête.

— Je crains bien, me dit-il, que vous ne tombiez de fièvre en chaud mal, car les derniers troubles ont mis encore quelques gavillas [1] de plus en campagne, et j’ai ouï dire que nous pourrions bien avoir maille à partir avec les routiers dans les gorges d’Amozoque. Le temps n’est plus où, comme sous un certain vice-roi, le drapeau de Castille, flottant sur un convoi d’argent, suffisait seul à le protéger durant le trajet.

— J’espère, lui dis-je, qu’un escadron de lanciers commandé par vous pourra remplacer le drapeau espagnol.

— Dieu le veuille ! reprit don Blas, quoique je ne m’aveugle pas sur les dangers que nous pouvons courir ; en tout cas, je ferai mon devoir.

C’était en effet une riche proie que ces deux millions en argent monnayé portés par une assez longue file de mules sur chacune desquelles les gardiens du convoi devaient veiller sans relâche ; car, si la route de Mexico à Vera-Cruz présente les accidens de terrain les plus pittoresques, les bois épais, les gorges profondes, les défilés étroits qu’elle traverse peuvent recéler mille dangers. J’avais à peine passé quelques heures au milieu de mes nouveaux compagnons de voyage, que je commençais à sentir le besoin d’une diversion quelconque aux ennuis de cette marche lente et triste à travers un pays désert. Le capitaine était assurément un joyeux compagnon, mais ses saillies me semblaient bien monotones. Les contes et les chansons d’un muletier qui remplissait les fonctions de majordome dans notre petite troupe m’offraient une distraction plus agréable. C’était un homme de trente ans environ

  1. Bandes de voleurs.