Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/312

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mesure qu’ils étaient plus artificiels, un manteau mystique. Jouissons de notre triomphe. Allons et accumulons la somme de nos désirs, de nos besoins, de nos jouissances. C’est en visant à ce seul but, entendez-vous bien, que le travail devient une chose sacrée. C’est par là seulement qu’on peut mesurer le degré de civilisation d’un peuple. Plus la cuisine est raffinée, plus un peuple est civilisé. Et si les désirs augmentent, la perfectibilité humaine ordonne et exige qu’ils soient satisfaits, sinon crime de lèse-civilisation. Oh ! vous tous dont j’ai souvent admiré le talent, ne savez-vous pas que le désir est une souffrance, et qu’en accumulant la somme des désirs, nous accumulons la somme de nos misères ? Ne savez-vous pas que chaque fois qu’un désir est satisfait, un désir inconnu encore hait dans l’ame, et avec lui une nouvelle douleur ? Allez donc, parlez sans cesse de bonheur au lieu de parler de justice. Eh bien ! il arrivera un moment, je vous l’assure, où, en suivant vos conseils, l’homme sera devenu non plus un être créé par Dieu et sorti du sein de la nature qui a souffert pour le produire, mais une créature artificielle dont l’unique moteur sera la jouissance, où les besoins d’imagination, d’invention et d’imitation remplaceront les besoins légitimes et les plaisirs naturels. Alors il ne se contentera plus de prendre le plaisir sur sa route comme un véritable luxe au milieu de l’univers de Dieu, mais il le cherchera et le réclamera comme étant la chose utile entre toutes. La société pressant sur lui et faisant entrer le désir par tous ses pores, il en résultera une irritation d’épiderme telle que le malheur le serrera de plus près que jamais. Alors les jouissances artificielles s’accumuleront, mais le bonheur existera-t-il davantage ?

Oui, le mot bien-être est le mot de notre siècle, mais il s’agit de le comprendre. J’accepte ce mot non comme satisfaction accordée aux sens, mais comme libération de l’ame, comme moyen de moralisation. Je l’accepte non pas pour qu’il y ait un plus grand nombre d’heureux, je ne crois pas à l’âge d’or sur la terre, et je ne pense pas qu’on puisse faire reverdir l’Éden en augmentant les jouissances, les sensualités, c’est-à-dire en augmentant la curiosité, qui le fit perdre au premier homme d’après la légende biblique, car toute sensualité, tout désir est dans son principe une curiosité. Je veux plus de bien-être simplement pour qu’il y ait un plus grand nombre de mes semblables sur lesquels pèse moins la malédiction. Je veux plus de bien-être, non pour que le plaisir et le luxe enivrent l’ame d’un plus grand nombre, mais afin que la souffrance n’égare pas l’ame de ceux qui travaillent et souffrent cependant, afin que la fièvre n’agite pas leurs cerveaux et n’y fasse pas monter les pensées de crime, de vice et de suicide sous toutes les formes, afin que l’ignorance disparaisse davantage, que les mauvais instincts s’évanouissent, que les facultés morales, ayant le dessus le plus possible, puissent dégrossir l’homme primitif et en faire sortir un homme nouveau plus pur et meilleur. Je veux le bien-être et je le demande, afin que l’ame misérable, lorsqu’elle remontera vers Dieu, ne puisse pas accuser les ames ses sœurs de l’avoir laissée par leur faute croupir dans l’ignorance et se flétrir dans la corruption, afin qu’elle ne puisse pas dire : Mon Dieu, vous m’aviez créée libre, capable de délibération et susceptible d’augmenter le bien et l’ordre sur la terre, et cette liberté ne m’a servi qu’à y augmenter le désordre et le mal.


E. MONTEGUT.