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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/310

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Mais, quelle que soit la valeur des utopies et des théories qui se trouvent aujourd’hui en présence, il est un mot qu’elles ont toutes prononcé, et ce mot est celui de bien-être. On peut dire que c’est là le mot de notre siècle, comme celui du XVIIIe siècle fut liberté. Des sectes sans nombre, des livres à remplir une maison jusqu’au faite, des journaux de toutes les couleurs, des théories économiques de tout genre, affirmatives et négatives, des utopies sensuelles, des philosophies hystériques, des romans socialistes, des poésies désespérées, des peintures fouriéristes et que sais-je encore ? nous ont répété ce mot sous toutes les formes et par tous les langages, depuis celui de la science jusqu’à celui de l’argot, avec tous les sons de voix, depuis le son joyeux jusqu’au son plaintif et mélancolique, et l’ont exprimé par toutes les poses, celui-ci avec un air grave, celui-là d’un ton prophétique, cet autre avec un aspect sybillin, et cet autre encore par un jeu de prédicateur tranchant du Savonarole. Chacun mettant son bonheur là où il trouvait le sien, il en est résulté une Babel criarde pleine de clameurs confuses, mais où les dernières syllabes des mots bien-être et bonheur ont pu toujours être entendues. Voyez-vous par là ce poète qui maudit les cloches catholiques, leur trouvant un son triste et sourd, et demande qu’elles soient remplacées par la musique de Rossini : il va répétant partout dans ses chansons et ses rêves fantasques, non plus « la paix soit avec vous, » mais « le bonheur soit avec vous. » Vite une république d’Aspasies dont il sera l’Alcibiade, où les maigres dîners en commun de Lacédémone seront remplacés par des fêtes somptueuses ! vite un idéal de société où l’on n’aura plus à s’inquiéter de charité, de travail et de dures souffrances, mais de bons repas, de belles fleurs et de jolies femmes ! Et cet utopiste de la personne duquel s’échappe, non l’onction évangélique, mais la douceur voluptueuse, que dit-il ? Qu’est-ce que la patrie en présence du cosmopolitisme ? Créons un univers qui ne soit qu’une vaste société où d’un pôle à l’autre coure le fluide du plaisir, où la navigation à vapeur et les chemins de fer servent seulement à transporter le plaisir et les voluptés saintes. Allons, désarmons la guerre, et, pour mater l’orgueil de l’homme (ceci en remplacement de l’humilité chrétienne), que le dieu Mars, sous quelque costume qu’il se présente, l’épée ou l’outil du travail à la main, soit toujours sous la dépendance de Vénus

Eque tuo pendet resupini spiritus ore.

Voici maintenant un grand penseur, un admirable génie que l’existence du mal tourmente et rend triste. La prostitution est un mal, la misère est un mal, et le mal le plus grand, c’est le mal moral, les passions sans règle qui font rage au dedans de nous. Abolissons le mal ! Et pour l’abolir, il l’étend ; pour abolir la prostitution, il crée des régimens de bacchantes et des armées de bayadères, il se raille du moralisme et du familisme ; pour abolir les passions, il énumère leurs forces et leur demande d’agir, leur promettant l’harmonie. Que dire, sinon que voilà un homme de génie qui se trompe et qui trompe, et que tout ce système n’est qu’un cercle vicieux ? Un Bentham plus pratique et plus net vient ensuite, et démontre que peu importe le mal, pourvu qu’il soit utile ; peu importe le vice, s’il procure le bien-être, et si, au lieu de gêner le bien-être du voisin, il l’étend au contraire ! L’homme a des vices, le tout est de les diviser par catégories d’utilité. Bravo ! peut répondre Malthus, qui se trouve à portée pour tendre la main au philosophe de l’utilité, laissez faire, laissez