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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/29

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la victoire sera pour moi la guérison. En attendant, j’ai besoin d’être seul.

J’obéis à ses injonctions, et je retournai occuper le poste que j’avais abandonné. Pendant mon absence, le colonel avait proposé et fait accepter une trêve, et, à mon retour, les ennemis échangeaient entre eux les offres de service les plus courtoises.

Cependant, de près et de loin, des scènes plus sérieuses avaient lieu au-dessous de nous. Rassuré par l’attitude amicale des soldats de don Blas et du colonel, je pus observer plus à l’aise la marche des événemens. La redoute établie à l’angle des rues San-Agustin et Monterilla vomissait sans relâche des flots de mitraille ; le pavé était jonché de morts et de blessés qui tombaient, les uns avec tout le stoïcisme indien, les autres en poussant des cris lamentables. Ces derniers appartenaient principalement à la classe des curieux que leur mauvaise étoile avait poussés au milieu du feu. Plus loin, du côté de la barrière de San-Lazaro, le canon tonnait sans interruption ; enfin, dans la rue Tacuba, qui fait face au palais, une batterie, établie par les troupes insurgées, balayait la place et ouvrait de larges brèches dans l’enceinte du palais même. Les décombres s’entassaient avec rapidité, les balcons de fer pendaient déchirés et tordus comme les lianes d’une forêt vierge ; bientôt un pan de muraille s’écroula. Alors, sur la baie démantelée d’une croisée, un homme couvert d’un riche uniforme s’avança hardiment, de manière à dominer la foule. Je pus distinguer sur ses traits fortement accusés, comme dans sa constitution robuste, tous les signes d’une de ces natures vigoureuses qu’une sorte de prédestination semble pousser vers les rudes épreuves de la vie militaire. Cet homme était le meilleur citoyen peut-être du Mexique. J’avais vu trop souvent le général Bustamante pour ne pas le reconnaître aussitôt, malgré la distance qui me séparait de lui. Plus affligé sans doute des scènes qui ensanglantaient la ville que soucieux de sa propre sûreté, général adressa aux séditieux quelques paroles que je ne pus entendre. Cependant le canon grondait sans relâche, les pierres détachées par les boulets volaient en éclats, et le président paraissait ne pas voir que le danger croissait de minute en minute. Enfin il se retira. Un nouvel incident venait d’attirer l’attention générale. Les murs de la prison, brisés par le canon, s’étaient entr’ouverts, et je pus voir les détenus, au mépris de la mitraille qui continuait à balayer la place, se glisser un à un avec des hurlemens de joie à travers les interstices, puis se disperser par les rues. C’était le complément de l’anarchie, qui régna dès ce moment en maîtresse absolue dans la ville.

Ces tristes scènes commençaient à lasser ma curiosité, quand il se fit entre les combattans, comme une trêve tacite. Un silence profond succéda aux décharges de l’artillerie ; le moment était venu, pour chaque