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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/273

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homme éperdu passa près du sonneur de cloches, en appelant sa femme et ses enfans.

— Est-ce vous, monsieur Bureau ? demanda Maurice, qui cherchait à le reconnaître dans la nuit.

— Ragueneaul s’écria le commissaire général du Layon ; où est ma femme ?

— Prise par les hussards, répondit Maurice.

— Et mes enfans, mes six enfans ?

— Égorgés !

Bureau ne poussa qu’un faible cri et se laissa tomber à terre ; quand on voulut le relever, il était mort.

Au point du jour, Ragueneau découvrit enfin Marie-Jeanne, qui avait réussi à se sauver sous la protection de Musseau ; mais personne ne put lui donner de nouvelles de Céleste ni de sa mère. Ayant perdu tout espoir de les retrouver, il s’occupa de reconduire sa sœur à Chanzeaux. Il fallut, pour cela, remonter la Loire, afin de trouver un gué, et ne marcher que la nuit, de peur des bleus. Enfin, le dixième jour, ils arrivèrent sains et saufs. Ce fut alors seulement qu’ils apprirent la dispersion complète de l’armée vendéenne, détruite à Savenay, et la captivité de Mme Boguais, prise avec ses trois filles par les républicains.

Cette dernière nouvelle parut surtout frapper douloureusement Maurice. Tant de soins prodigués lui avaient rendu cette famille précieuse. Il s’était donné la tâche de la sauver, et avait fait de l’éternelle reconnaissance qu’elle lui devrait un de ses meilleurs espoirs. La vie de Céleste surtout lui était chère. Il l’avait préservée une première fois, puis protégée, défendue ; c’était, pour ainsi dire, son bien. Aussi, soit passion de dévouement, soit sollicitation confuse d’un sentiment plus vif, Ragueneau ne put se faire à la pensée que tant d’efforts auraient été inutiles. Vivement ému d’abord, il tomba bientôt dans un sombre abattement. Marie-Jeanne ne lui en demanda point la cause, elle n’eût point su le questionner et lui n’eût point su répondre ; mais ils se comprenaient sans se parler.

Quinze jours environ après leur arrivée, la jeune fille prit son frère à part et lui apprit qu’une femme du village de la Beltière avait recueilli chez elle un républicain blessé.

— Eh bien ? demanda Maurice.

— Le blessé vient de mourir, reprit Marie-Jeanne ; j’ai demandé à la Thibaud ses papiers et son uniforme.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’avec ces papiers vous irez au Mans et que vous pourrez peut-être servir la demoiselle.

Maurice trouva en effet chez lui le déguisement républicain, le certificat de civisme et l’ordre de route du jeune réquisitionnaire. Il fit