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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/268

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barque arrivait emportée par le courant. Quelqu’un se dressa à la proue, fit feu, et une balle passa près de l’épaule du sonneur de cloches. A la lumière de l’amorce, Maurice avait reconnu La Rose, mais ce fut quelque chose de rapide comme une apparition ; la barque n’avait fait que passer et était déjà loin.

Ragueneau souleva avec effort le corps toujours immobile, l’appuya sur le cou de son cheval, auquel il fit sentir l’éperon, et réussit à atteindre l’extrémité de l’île qui partageait la Loire en cet endroit. La femme venait de reprendre connaissance et essayait de parler. Maurice la transporta dans une cabane récemment incendiée et l’y déposa sur un peu de paille. Il put remarquer alors que celle qu’il venait de sauver était une jeune fille dont le costume élégant et les mains blanches annonçaient la condition. Ses cheveux mouillés lui voilaient le visage, mais, quand elle les eut écartés, le sacristain reconnut Mlle Céleste Boguais, fille d’un gentilhomme de l’Anjou. Plus d’une heure s’écoula avant que Mlle Boguais pût lui donner aucune explication ; l’épouvante et le froid l’avaient saisie au point de la rendre muette. Maurice lui fit boire quelques gorgées de vin, alluma du feu et la couvrit de son manteau. Peu à peu les forces lui revinrent, et elle put enfin raconter ce qui était arrivé.

Séparée de sa mère et de ses sœurs après la déroute de Savenay, Mlle Boguais les avait cherchées pendant deux jours et n’avait perdu tout espoir de les rencontrer qu’après avoir vu la foule transportée au-delà du fleuve. Se trouvant alors presque seule sur la rive, elle avait commencé à s’effrayer et s’était mise à courir le long de la berge pour chercher une barque ; mais toutes étaient restées sur l’autre bord. Cependant la nuit venait ; quelques traînards à mines sinistres erraient seuls au milieu du campement désert, recueillant les objets abandonnés dans la précipitation de la fuite, dépouillant les cadavres, ou cherchant à ressaisir les bestiaux sans maître. Un chef semblait présider au pillage et le régulariser. Ce fut lui qui aperçut le premier la jeune fille. Il s’approcha aussitôt, et tous deux tressaillirent en se reconnaissant. M. La Rose (car c’était lui) avait dans son passé un souvenir qui ne lui permettait ni d’oublier Mlle Boguais ni d’être oublié d’elle. Tous deux s’étaient rencontrés à Angers trois ans auparavant, et l’ancien valet, enhardi par la familiarité du voisinage, avait osé adresser à Céleste, encore presque enfant, quelques galanteries grossières dont elle s’était effarouchée. M. Boguais, prévenu, n’était descendu ni aux explications ni aux reproches ; il avait fait venir le Lovelace d’antichambre et l’avait traité comme Scapin traite le père de son maître. La Rose avait alors reçu les coups de bâton sans rien dire ; mais la meurtrissure, effacée de sa peau, était restée profondément empreinte dans sa mémoire. Ne pouvant se venger sur-le-champ, il avait confié sa rancune à l’avenir comme une somme dont les intérêts s’accumulent. Seulement