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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/267

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Il attendit donc tout le jour dans l’espoir de quelque engagement avec l’avant-garde républicaine ; mais l’effroi précipitait la fuite des Vendéens. Après les premières heures de trouble et de tumulte, des radeaux furent construits, on y attela des barques, et le fleuve se trouva bientôt couvert d’îles flottantes qui transportaient sur l’autre bord une population éplorée. Vers le soir, il ne restait que les derniers arrivés ; les barques revinrent pour les emporter à leur tour, et, quand la nuit descendit enfin, on ne vit plus sur la rive silencieuse que des feux mourans autour desquels erraient quelques fugitifs égarés ou quelques-uns de ces loups cerviers à face humaine qui vivent du champ de bataille.

Maurice Ragueneau jeta un dernier regard vers le cercle de fumée qui s’avançait toujours et que l’obscurité de la nuit colorait d’une lueur d’incendie ; il contempla quelques minutes le campement abandonné, le fleuve désert, l’autre rive, que les feux de bivouac commençaient à consteller ; puis, comme attiré par les rumeurs lointaines qui semblaient l’appeler, il monta à cheval pour gagner un gué par lequel il avait vu passer du canon. Le ciel était serein, mais un vent froid venait de s’élever, il sifflait dans les saules, dont les têtes pâles, éclairées par les étoiles, ondoyaient en gémissant, et semblaient courir le long des eaux. On eût dit une armée de fantômes. Enveloppé dans le manteau d’un cavalier ennemi qu’il avait tué le matin, Ragueneau suivait la berge ; la terre, amollie par les piétinemens de la foule, ralentissait sa marche. Lorsqu’il eut atteint le gué, la nuit était close depuis long-temps. Ceux qui s’y étaient hasardés les premiers avaient heureusement jalonné le passage au moyen de branches de peuplier. Maurice s’efforça de distinguer dans l’ombre ces frêles balises dont l’extrémité vacillait au-dessus du courant, puis il poussa son cheval dans la Loire. L’obscurité ne lui permettait point de reconnaître exactement la direction qu’il fallait suivre, et la rapidité du fleuve rendait la moindre erreur périlleuse. Sa monture fléchissait à chaque instant sous lui comme une embarcation qui sombre, et ne reprenait pied que pour le perdre de nouveau. Les deux jambes repliées en arrière, la bride ramassée et l’œil fixé sur les branches vacillantes qui lui traçaient sa route, Maurice voyait grossir le bouillonnement des eaux et allait atteindre le milieu de la rivière lorsqu’un cri aigu retentit tout à coup au-dessus dut gué.

Par un mouvement instinctif, le sonneur de cloches s’arrêta. Un objet noir et flottant descendait de son côté. Il reconnut une barque d’où s’élevaient deux voix, l’une pleine d’épouvante qui appelait au secours, l’autre menaçante, mais contenue. Il vit d’abord deux ombres s’agiter dans une lutte, puis il entendit le bruit d’un corps qui tombait dans le fleuve. Une robe flotta, disparut, se remontra plus près du gué, où elle s’engloutit de nouveau. Maurice, qui s’était jeté en avant, la saisit au passage et ramena à lui une femme évanouie. Au même instant, la