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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/259

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la population des villes, car pour eux la république n’était point autre chose, et ils ne se trompaient qu’à moitié. C’était bien là, en effet, que les idées nouvelles avaient été accueillies, défendues et couronnées par le succès. En réalité, l’inégale diffusion des lumières chez les paysans et chez les citadins avait mis, entre les besoins, un intervalle de deux siècles. Tous les jougs qui pesaient à ceux-ci comme autant de fardeaux, enchantaient ceux-là comme autant de couronnes. C’étaient deux frères d’âge et d’instinct différens qui ne pouvaient se comprendre. Le citadin avait jusqu’alors imposé sa volonté au paysan, mais le paysan acquérait tout à coup la conscience de sa force, il ne pouvait manquer d’en faire usage.

Tous les hommes de Chanzeaux promirent de rejoindre la troupe qui devait attaquer Cholet. Le jeune sacristain voulut annoncer sur-le-champ aux villages voisins cette résolution en forçant la porte de l’église, fermée par ordre des chefs du district, et en sonnant les cloches, depuis long-temps muettes. Accoutumé dès son enfance à les faire parler, Ragueneau aimait leur voix comme on aime tout ce qui s’est lié à notre vie par les racines du souvenir. Une sorte d’intimité mystérieuse s’était établie à la longue entre lui et les saints du clocher. Chaque fois qu’il les mettait en branle, la vibration sonore semblait courir le long de la corde de chanvre, arriver jusqu’à lui et communiquer à tout son être une surexcitation singulière. Son sang circulait plus vite, sa vue se troublait ; gagné par une sorte d’ivresse, il s’abandonnait à un roulis de sensations confuses comme celles du sommeil, mais plus emportées ; c’était quelque chose du phénomène produit par les mille détonations d’une grande bataille et connu des vieux soldats sous le nom de fièvre du canon. Les deux mains enroulées dans les cordes de ses cloches et bercé par leur contre-poids, il avait souvent prolongé ses sonneries jusqu’à s’attirer les réprimandes du curé, M. Blondel de Riz, mais on était indulgent pour la bizarrerie de Maurice, que l’on supposait un peu fou.

Du reste, des esprits moins simples eussent pu s’étonner d’une nature qui unissait l’ignorance du paysan aux caprices les plus raffinés des classes cultivées. Tour à tour actif ou nonchalant, irascible ou pacifique, lourd ou subtil, Maurice manquait de cette continuité que la foule prend pour un caractère, et de ce vulgaire esprit de calcul qu’elle appelle la raison. Il avait épousé à vingt-trois ans une veuve beaucoup plus vieille que lui, selon l’usage de nos campagnes, où le mariage est une association dans laquelle l’homme doit apporter, avec la jeunesse, la force qui acquiert, et la femme l’expérience, c’est-à-dire l’économie qui conserve. Cette union avait été pour lui une sorte de tutelle à laquelle il s’était abandonné sans murmures, mais sans épanchemens. Heureusement, il avait une sœur, belle jeune fille de dix-huit ans, qui