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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/226

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le premier lot fut mis à l’enchère, le prix de l’opium avait déjà subi tant de variations, et les chances de ceux qui jouaient à la baisse étaient devenues tellement défavorables, que ceux-ci se liguèrent pour éluder une convention désormais ruineuse, et ils surenchérirent à l’envi avec tant d’opiniâtreté qu’on fut obligé de clore la vente sans qu’il eût été possible d’adjuger la première caisse. La pudeur publique a fait justice de ces tripotages, et le gouvernement a pris des mesures pour qu’un tel scandale ne se renouvelât plus ; mais, si la morale réprouve ce moyen honteux d’acquérir les richesses, que faut-il penser de ceux qui préparent le poison et qui fournissent l’enjeu ?


III

Pour bien comprendre toute la portée du système administratif dont nous avons montré les trois faces principales, il ne faudrait pas se renfermer uniquement dans le domaine des faits judiciaires ou des intérêts financiers. Deux questions sont encore à examiner. Quelle est l’action de ce système sur les mœurs de la société hindoue ? Quel en est l’avantage politique pour l’Angleterre ?

Les riches produits de l’industrie hindoue faisaient autrefois, on le sait, l’admiration de l’Europe. Sous le règne des musulmans, le peuple vaincu édifiait sa pagode à côté de la mosquée du vainqueur, et des ruines majestueuses attestent encore aujourd’hui que la race hindoue portait à un très haut degré le sentiment de l’art. Nous ne prétendons pas mesurer la prospérité du pays sur la grandeur et l’importance de ces travaux. De semblables constructions ne furent point entreprises dans des vues d’utilité publique, et il faut chercher dans les égaremens de l’orgueil ou dans les entraînemens de la ferveur religieuse la pensée qui les inspira. Nous voulons seulement établir que les peuples de l’Inde ont donné assez de preuves de leur énergie créatrice dans les arts comme dans les lettres, pour qu’on n’impute pas à un vice originel la torpeur où ils sont plongés aujourd’hui. On sait qu’ils excellaient à travailler les métaux précieux, et tout le monde connaît ces tissus merveilleux qui triomphent encore des caprices de la mode. C’est qu’en effet la politique musulmane, différente en cela de celle de l’Angleterre, loin de s’alarmer des progrès de l’industrie manufacturière, en encourageait l’essor et vivifiait les entreprises stagnantes. Ainsi, et pour ne parler que des articles les plus fameux, ceux devant lesquels les ouvriers d’Europe s’avouaient vaincus, les brocarts de Benarès, les mosaïques d’Agra, la bijouterie de Delhi et la mousseline de Dacca étaient pour l’artisan autant de sources de richesses que les Anglais ont sacrifiées à la dévorante activité des ateliers de la métropole. Il en est de même pour cette cotonnade grossière, mais durable, dont la fabrication était assise