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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/20

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soldat de fortune qu’une longue suite de pronunciamientos auxquels il a pris part a élevé à la dignité de l’épaulette, tendent tous deux au même but, un avancement rapide, par la même voie, celle de l’insurrection. Intervertie à chaque instant par un changement subit de gouvernement, la hiérarchie militaire n’a plus de fixité, un grade supérieur ne peut s’obtenir qu’à la pointe de l’épée. Puis, selon les chances de la guerre civile, l’officier qui a conquis un grade plus élevé, ou qui a vu renverser la bannière sous laquelle il abritait son ambition, demande aussi vainement sa paie au gouvernement nouveau qu’au gouvernement déchu. D’à-compte en à-compte, mais toujours créancier de l’état, il arrive ainsi au moment où quelque balle égarée solde à jamais son compte, ou bien à celui où, maître à la fin de puiser dans le trésor public, il se constitue, à son tour, débiteur insolvable de ceux qu’il a devancés dans la carrière. Cependant, quelles que soient les vicissitudes sans nombre qui agitent le pays, ce n’est, on le conçoit, qu’exceptionnellement que l’officier arrive à la tête des affaires ; sa vie ne serait donc qu’une suite de privations, si son industrie ne suppléait à la rareté de ses émargemens. Dès-lors, insurgé par ambition, joueur par tempérament, contrebandier à l’occasion, maquignon par nécessité, remendon de voluntades [1] au besoin, l’officier fait de tout métier et marchandise, plus à plaindre en cela qu’à blâmer, car on ne lui a rien appris, pas même les élémens de son métier, et son pays ne sait payer aucun service, pas même le sang qu’on verse pour sa cause.

La nouvelle d’un soulèvement prochain venait sans doute de se répandre dans la salle attenante à la nôtre, car un tumulte assourdissant dominait le hourra général dans lequel on distinguait les cris de : « Vive Santa-Anna ! Mort à Bustamante ! A bas le quinze pour cent et le congrès ! » et d’autres clameurs qui ont déjà retenti si souvent et qui trouveront toujours un écho chez un peuple trop jeune encore pour avoir appris la liberté. Quand le silence se fut un instant rétabli, j’interrogeai formellement le lieutenant au sujet du mouvement politique qui se préparait, mais à ma première question :

— Chut ! me répondit-il, ici vous devez paraître ne rien ignorer ; je vous mettrai plus tard au fait de tout ; pour le moment, je n’ai rien de plus pressé que de payer ma dépense et de m’en aller. Vous verrez que le pays est aussi, comme je vous l’écrivais, l’un de vos débiteurs, car son salut est intéressé à la liberté de ma personne.

— Avec deux débiteurs semblables je ne dois avoir nul souci de ma créance, dis-je sérieusement à don Blas ; mais comment se fait-il qu’un simple bourgeois ait osé mettre embargo sur un militaire ?

  1. La bonne compagnie mexicaine appelle accomodeur de volontés celui que le peuple flétrit d’une épithète plus énergique.