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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/19

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L’air matamore de l’officier ne m’en imposa point, mais je ne voulus pas pousser plus loin une épreuve qui n’avait été pour moi qu’une plaisanterie. Je tenais seulement à savoir si le bravo ne lui avait pas fait quelque confidence à mon égard, et ce fut en riant de mes terreurs que j’appris qu’il n’avait été nullement question de moi après mon départ d’Arroyo-Zarco.

En ce moment, le galop d’un cheval retentit sur les pierres de la chaussée ; presque en même temps un jeune garçon d’une quinzaine d’années se précipita dans la salle. A sa casquette militaire, espèce de béret orné d’un large galon d’or, ainsi qu’à son uniforme, il était facile de reconnaître un cadete (cadet).

— Tout va bien, seigneurs, s’écria-t-il ; le colonel vient de recevoir un pli du général, ce soir sa division est arrivée à Cordova ; Valencia s’approche de son côté ; dans trois jours, nous serons maîtres de Mexico, et moi je serai alferez.

Tous les assistans se levèrent spontanément, et j’interrogeai de l’œil le lieutenant.

— Voulez-vous encore partir ? me dit don Blas.

Il me paraissait évident que j’assistais au prologue de quelque nouvelle révolution qui ne faisait qu’éclore, et je me réjouissais d’être spectateur de l’une de ces petites scènes qui servent de prélude ou de cause aux grands événemens. Les acteurs d’un drame politique allaient se montrer à mes yeux en déshabillé.

Parmi les nombreux abus qui ont tari, au Mexique, les sources de la richesse publique et contribué à isoler ce pays du progrès européen, le plus déplorable et le plus frappant est, sans contredit, l’abus du régime militaire. Dans une contrée que sa position géographique éloignait alors de toute rivalité voisine, le rôle de l’armée était fini après la consécration de l’indépendance, consécration obtenue, sinon diplomatiquement, du moins de fait. Il y avait à relever assez de ruines entassées par dix ans de lutte. Malheureusement, au lieu de chercher à déblayer le sol, les chefs de la nouvelle république ne demandèrent à l’armée que la satisfaction d’ambitions personnelles. Dès-lors, une manie belliqueuse s’empara d’un peuple pacifique depuis trois cents ans, et peu à peu l’armée s’accoutuma trop facilement à décider toutes les questions politiques. On connaît le résultat de cette transformation guerrière : aujourd’hui le moindre officier mexicain se croit appelé, non par conviction politique, mais uniquement par ambition privée, à protéger ou à renverser le gouvernement établi. Il semblerait, comme on l’a dit plaisamment, qu’un article de la constitution donne à chaque Mexicain le droit imprescriptible de naître colonel.

Accoutumés depuis l’enfance à fouler aux pieds toutes les institutions civiles, le cadet transformé en officier presque avant l’âge de raison, le