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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/167

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tion serait, entre peuples fraternels, d’assigner à chacun son patrimoine de famille. Voilà le problème à résoudre, et l’on est tenté de croire que l’Europe a juré de le résoudre au pas de course, dût-elle, pour aller plus vite, trancher les nœuds qu’elle ne pourrait pas délier. Voyons pourtant les difficultés et les obstacles qui menacent d’entraver la solution. À moins qu’ils ne soient levés par un coup de baguette, tout l’intérêt de cet immense effort est dans le travail qu’il faudra pour les surmonter.

Les morceaux de la Pologne n’ont pas encore été depuis assez long-temps séparés les uns des autres pour ne pas aspirer toujours à se rejoindre. Le cri d’espoir des plus hardis patriotes polonais, c’est qu’ils auront, au premier jour de combat, 20 millions d’hommes tout prêts à marcher derrière eux. Le plus amer reproche qu’ils élèvent contre ceux qui ont mené la révolution de 1831, c’est de n’avoir pas su grouper autour d’elle ces innombrables soldats dont elle pouvait disposer. Un bruit court à Posen, un bruit que nous ne garantissons pas, que l’empereur Nicolas ne serait point éloigné d’accéder à la création d’un royaume de Pologne, formé du royaume de 1815 joint aux provinces de l’Autriche et de la Prusse. Le prince de Leuchtenberg porterait cette couronne non point sujette, mais alliée de la couronne impériale. Quel que soit le succès d’un plan qui n’est probablement qu’une hypothèse diplomatique, on conçoit bien qu’il puisse servir de dernier retranchement à la politique du czar, et que le gouvernement russe fasse ainsi la part du feu, pour sauver les portions les plus sûres de son empire en sacrifiant les douteuses : on ne conçoit pas que la Pologne, à moitié ressuscitée, délaisse en un pareil entraînement toute l’autre moitié d’elle-même. Rétablir la Pologne de 1815, c’est renoncer, par une conséquence inévitable, aux conquêtes de 1792. Cèdera-t-on celles-là ? il faudra tout aussitôt rendre celles de 1772, Vitebsk et Smolensk comme Minsk et Wilna. La prescription n’est pas plus possible contre le premier partage qu’elle ne l’est contre le second. On ne s’arrête pas à moitié chemin quand on est en train forcé de restitutions légitimes. Et cependant la Russie peut-elle rétrograder jusqu’à Moscou sans disparaître de la scène européenne ? Peut-elle retourner à l’Asie, quand depuis un siècle elle veut vivre en Occident ? À quel prix sortira-t-on de ce terrible conflit ?

Le conflit n’est pas, en Allemagne, engagé d’une manière si fatale, dans des termes si absolus ; mais les ambitions particulières des princes ou des peuples pourraient bien cependant l’aggraver plus qu’on ne pense au début de cette ère d’harmonie, et déjà même, d’après les plus récentes nouvelles, l’harmonie née d’hier courrait quelque risque d’être endommagée. Ce qui éloignait jusqu’ici l’Allemagne du midi de l’Allemagne du nord, ce n’était pas seulement que le roi de Prusse se sentait peu de goût pour les libertés constitutionnelles de nos voisins : c’était que les Prussiens eux-mêmes prétendaient trop durement à la suzeraineté, c’était l’orgueil avec lequel ils regardaient tous les autres états germaniques comme les acolytes prédestinés de leur grandeur, c’était l’égoïsme fort transparent avec lequel ils pratiquaient leur union douanière. La première parole solennelle que le roi Frédéric-Guillaume ait dite au lendemain des fusillades qui lui ont tant gâté son trône historique a été une parole de commandement pour le reste de l’Allemagne. Au nom de ce même droit historique dont les ruines étaient partout sous ses yeux, en vertu de cette autorité qu’il venait de compromettre chez lui, il s’est avisé de s’impatroniser chez les autres. « De