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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/146

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procès au capital au nom du travail. Entre ces deux termes de la question, nous ne saurions d’ailleurs voir aucune différence. Le capital est le produit du travail, c’est du travail accumulé, de même que le travail est du capital en perspective. Les capitaux, dans la faible proportion où ils existent chez nous, sont divisés à l’infini ; ils appartiennent, comme la propriété, à tout le monde. L’ouvrier et le serviteur à gages sont capitalistes aussi bien que le filateur, le maître de forges et le banquier. N’est-ce pas le peuple qui a prêté à l’état les 400 millions déposés dans les caisses d’épargne ?

En 1793, lorsque la nation confisqua les biens des émigrés, elle trouvait un prétexte dans l’origine de ces propriétés qui portaient encore le stigmate de la conquête. Les descendans des Gaulois vaincus et dépouillés croyaient reprendre leur bien sur les descendans des Franks, leurs oppresseurs. Pour attenter aux droits du capital, on n’aurait pas aujourd’hui la même excuse. Le capital n’est pas une dépouille opime. Loin d’avoir le caractère d’une usurpation, il représente les conquêtes de l’homme sur la matière, les créations légitimes et bienfaisantes du travail. Il n’y a pas de propriété qui dérive d’une source moins impure. Attaquer le capital, c’est attaquer le travail.

Le capital, voilà ce qui distingue les peuples civilisés des peuplades sauvages. Pour qu’une agrégation d’hommes mérite le nom de société, elle doit recéler quelque part des forces, des moyens d’action, des trésors accumulés qui représentent pour elle les acquisitions du passé. L’esprit humain ne recommence pas chaque jour sa tâche, et, pour marcher en avant, il se continue. La tradition en toutes choses est nécessaire au progrès. Comment se serait opérée en Europe la renaissance des arts, des sciences et des lettres, sans la connaissance des monumens, des méthodes et des chefs-d’œuvre littéraires que nous avait légués l’antiquité ? Nous montons, pour nous élever, sur les épaules de nos pères ; ce qu’ils ont fait pour nous venir en aide, nous devons le faire afin de faciliter l’œuvre de ceux qui nous suivront. La société possède un capital d’expérience, de lumières, d’habitudes morales, comme elle possède un capital de richesse ; ce que la méthode est à la pensée, et le levier au bras, la richesse l’est au travail.

Les capitaux dans l’industrie sont les instrumens du travail. Ils se composent des établissemens de crédit, des usines, des magasins, des machines, des moteurs, des matières premières, ainsi que du fonds de roulement destiné à faire les frais des opérations et particulièrement de la main-d’œuvre. Nous le demandons, le capital, sous cette forme, a-t-il quelque chose d’hostile, et n’a-t-il pas été créé au bénéfice de l’ouvrier ? Le travail était un esclavage quand l’homme n’avait d’autre outil que ses mains ; n’est-il pas relevé de cette dégradation, ne devient-il pas une sorte de noblesse, depuis que nous avons armé les bras de puissantes