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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/138

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besoins, d’autres penchans, d’autres sentimens que ceux qu’il manifeste et qui sont inhérens à sa constitution. Il faudrait encore séparer complètement les nations de leur passé, et rompre tout lien de solidarité entre les hommes. Ce serait la folie aux prises avec l’impossible.

De pareilles clameurs avaient encore un prétexte avant l’ère de régénération qui fut inaugurée en 1789. A cette époque en effet, la vieille monarchie expirait, et le gouvernement représentatif allait naître. L’administration était décrépite, l’ordre politique était encombré de privilèges, la propriété se trouvait concentrée de la façon la moins productive dans un petit nombre de mains. L’industrie et le commerce étaient dans les langes ; le crédit n’existait pas, des voies de communication imparfaites et clairsemées sillonnaient le territoire ; la France était comme une terre inculte que la révolution avait à défricher.

Cette révolution, nous l’avons faite. Il n’y a plus de privilèges, il n’y a que des droits. Tous les hommes étaient égaux depuis cinquante ans devant la loi civile ; l’égalité s’établit aujourd’hui devant la loi politique. La propriété du sol, qui appartenait à quelques privilégiés, est devenue le fait le plus général en France. Presque tout le monde possède de nos jours. Le repos de la société tient désormais au grand nombre des propriétaires, comme la fortune de l’état au grand nombre des contribuables avec la diffusion de la richesse immobilière, la richesse mobilière a pris l’essor. Les capitaux ont été accumulés par l’épargne ; le crédit a reçu des développemens inconnus ; le travail, affranchi et honoré, devient le principe de toutes choses ; l’ordre actuel, grace aux réformes profondes opérées depuis un demi-siècle, est véritablement un ordre nouveau. Pour le refaire, il faudrait défaire ; il faudrait remettre en question les progrès accomplis, et tenter, après deux expériences malheureuses, une troisième restauration du passé.

Tous les changemens qui peuvent intervenir dans l’état social d’un peuple ont pour objet, soit de renouveler la forme de la pensée religieuse, soit de modifier le principe du gouvernement, soit d’amener une autre distribution de la richesse et de la propriété, soit enfin d’établir des bases différentes pour la répartition des charges publiques. La religion, l’état, la propriété et l’impôt, voilà le cercle des combinaisons dans lesquelles se produit le besoin d’innovation et de réforme. Eh bien ! qu’y a-t-il à changer aujourd’hui dans ces élémens de l’ordre social ? Les novateurs ne nous apportent pas assurément un dogme supérieur au dogme chrétien, ni une morale plus pure et plus humaine que la morale de l’Évangile. Quant au gouvernement, tout le monde y concourt désormais ; le droit est proclamé, il ne s’agit plus que d’en garantir à chacun le paisible exercice, de faire régner une égalité bien réelle, d’empêcher que le privilège d’une classe ne soit substitué au privilège d’une autre classe, que le capital ne soit immolé au salaire,