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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/126

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peut-être au point de vue moral, mais inféconde en résultats pratiques, et dont notre nature incomplète ne saurait constamment supporter l’effort. Travailler pour tous est mieux que travailler pour soi, mais cette abnégation ne saurait être demandée à tous et à toutes les heures sans crainte d’amener l’indifférence ou la fatigue. Faire de l’univers une vaste société en commandite, ou plutôt une communauté de Moraves, serait peut-être transformer bientôt l’humanité en une agglomération de castors, dont l’œuvre, toujours la même, n’a point fait un pas depuis l’origine des temps.

Mais si l’amour de la lutte, si le goût de l’aventure, ou la passion de l’imprévu qui donnent tant de charmes à la vie individuelle et forment un second aspect sous lequel il convient d’envisager la question de l’organisation du travail ; si le sentiment de l’indépendance, en un mot, est remplacé par un sentiment plus fort, plus enraciné au cœur de l’homme ; si ce nouveau et puissant mobile est le propre effet de l’intérêt particulier au nom duquel nous réclamons, le problème ne sera-t-il pas résolu, et regretterons-nous encore cette funeste concurrence où tant d’efforts étaient perdus, cet antagonisme mortel des égoïsmes particuliers qui avait pour but la victoire à tout prix et pour moyen l’exploitation de toutes les faiblesses ?

Que veut l’homme quand il travaille ? Vivre et jouir. Que représente pour lui le produit de son labeur quotidien ? D’abord ce qui est nécessaire à son existence de chaque jour, plus une certaine somme du bien-être auquel il aspire et dont la perspective est infinie. Si l’organisation du travail par l’économie, qui en est le premier fruit, augmente dans une proportion incalculable les résultats du travail, les jouissances de l’ouvrier seront accrues dans la même proportion ; et comme ce double accroissement est indéfini, comme le besoin des jouissances matérielles nous aiguillonne à chaque heure, il arrivera nécessairement que là où le dévouement au bien général fera défaut, là où le sentiment de la gloire faillira, l’amour du bien-être viendra rendre toute son élasticité au ressort détendu.

Si nous avons calomnié la nature humaine en la déclarant incapable d’un effort continu pour un intérêt vague et vers un but lointain, à notre tour nous prétendons que c’est la calomnier que de donner à ses actions, comme le seul ou le plus puissant mobile, le désir des jouissances et du bien-être.

Ce besoin, quelque réel qu’il soit, quelque portée qu’il renferme pour exciter au travail, n’agit que dans certaines circonstances données, et n’agit jamais seul. Bien loin d’être sans limites, le cercle des jouissances particulières est d’une étendue très étroite, si aucun autre désir ne vient agrandir et épurer ce désir du bien-être. Quand il ne s’agit pour lui que de vivre, l’homme se contente de peu, et sa nature se