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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/12

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jour quelques traits de son effigie. Un danger très sérieux avait d’ailleurs été la conséquence de l’établissement du nouveau mode de transport au Mexique. Des bandes de hardis voleurs avaient exploité l’innovation à leur manière, et ne laissaient passer aucune diligence sans lui faire subir l’outrage de leurs rapines. Le souvenir de mes anciennes relations avec les salteadores mexicains, si courtois d’ordinaire pour le voyageur peu chargé de bagage, me rendait plus désagréable encore la perspective d’une pareille humiliation. La nécessité d’acquitter ce triste péage effaçait pour moi, je l’avoue, tous les autres inconvéniens, même celui de passer plusieurs jours sur les banquettes d’une étroite voiture, traînée à toute vitesse par quatre chevaux indomptés, au milieu des accidens d’un terrain défoncé par les pluies ou hérissé de pierres.

Un incident bien simple vint mettre fin à mes irrésolutions. Le commerce de Mexico, profitant d’un de ces momens de tranquillité si rares dans la république, expédiait à Vera-Cruz un riche convoi d’argent (conducta de platas). Les muletiers chargeaient dans la vaste cour de l’une des maisons de la rue de la Monterilla, où j’étais logé, les sacs de piastres enfermés dans de petites caisses en bois [1]. Le spectacle de ces préparatifs avait attiré devant la maison un grand nombre de curieux, parmi lesquels je me trouvais. A mesure que les mules dûment bâtées et sanglées avaient reçu leur précieuse charge, elles se groupaient instinctivement toutes ensemble dans un des coins de la cour. Une vingtaine de mozos de mulas (valets de mules) juraient sur tous les tons en accomplissant leur besogne ; sous le vestibule de la porte cochère, à l’entrée du bureau, l’arriero achevait de signer ses derniers connaissemens, tout en invoquant la Vierge et les saints pour l’heureux succès de son voyage, et en s’interrompant à chaque instant pour gourmander ses aides. Dans la rue, la populace contemplait avec des yeux avides les deux millions environ exposés à toutes les chances d’une route longue et périlleuse, et la plupart de ces spectateurs en haillons ne prenaient pas la peine de dissimuler leur ardente convoitise.

Canario ! disait un lepero en cachant sous une couverture en lambeaux les balafres qui sillonnaient sa poitrine, si j’avais seulement un cheval comme celui qu’a ce cavalier entre les jambes !

Le lepero désignait de l’œil un ranchero au teint basané qui montait un cheval noir comme le jais. L’animal, comprimé par son cavalier, jetait à droite et à gauche, en mâchant son frein, des flocons d’écume, Je ne pus m’empêcher d’admirer la beauté du cheval et de remarquer en même temps l’insouciance du cavalier, qui semblait ne contenir sa

  1. Chaque talega, ou sac de 1,000 piastres, pesant environ 60 livres françaises, une mule porte d’ordinaire de quatre à six sacs, soit 240 ou 360 livres, dont le poids équivaut à 20,000 et à 30,000 francs.