Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/113

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la Prusse et de l’Autriche, Dembowski a toujours échappé, et l’on ne saurait encore, à l’heure qu’il est, percer le mystère qui recouvre ou sa mort ou sa vie. C’était lui qui publiait la Revue savante, et il dirigeait ainsi par sa plume l’activité littéraire en même temps qu’il donnait le branle aux sociétés secrètes par son activité militante. Il sut glisser dans son recueil toutes les idées de progrès, d’émancipation religieuse, politique et sociale ; il sut les dérober à la censure au moyen de ces artifices de langage contre lesquels la censure ne pourra jamais rien. Il se vantait d’être passé maître dans ce qu’il appelait « l’argot de la liberté. »

Enfin, le plus éminent de tous les démocrates qui correspondaient avec l’émigration du sein de la mère-patrie, c’était le docteur Liebelt, de Posen. On l’a vu dans le procès de Berlin soutenir dignement, à côté de Mieroslawski, l’honneur du nom polonais. Aujourd’hui que les portes de sa prison lui sont ouvertes par une révolution victorieuse, il a devant lui toute une carrière nouvelle. Fils d’un tailleur, humble litterat gagnant son pain à donner des leçons, le docteur Liebelt n’en a pas moins su prendre un empire incontesté dans son pays. La force de son caractère, sa vie sérieuse, la décision de son esprit, l’ont investi de cette grande autorité morale. Élève de Hegel, rompu à tous les problèmes de la philosophie allemande, bon mathématicien, publiciste vigoureux, il poursuivait un même but dans toutes ces applications de sa pensée : il voulait élever le niveau de l’intelligence populaire. L’éclat de son style, la noblesse, la profondeur, l’allure même quelquefois rêveuse de ses idées, à la manière de toutes les natures polonaises, tant de belles qualités assurèrent à ses écrits une vogue nationale. Liebelt a vraiment exercé dans Posen une sorte de dictature que tout le monde acceptait avec déférence ; les magistrats prussiens rendirent hommage à sa vertu lorsqu’il comparut devant eux. A Posen, à Cracovie, à Lemberg, on l’appelle partout « le patriarche, » et ce nom s’accorde bien avec sa douce gravité. Le docteur Liebelt n’a guère que quarante ans.


Voilà les soldats que la cause démocratique a fait lever sur la terre de Pologne, et je me demande, en parcourant ainsi les annales encore si récentes de cette glorieuse milice, en feuilletant ces pages encore humides de son sang ou de ses larmes, je me demande comment tant d’efforts ont si malheureusement échoué dans la campagne de 1846. Cette succession de martyres, cette filiation non interrompue de dévouemens toujours prêts, toutes les vertus de ces généreux patriotes ont abouti à la déconfiture de Posen et aux massacres de Tarnow. A quoi tient cette grande ruine qui est venue couronner des espérances si laborieusement achetées ! C’est aujourd’hui peut-être le moment de le dire très haut : les démocrates, en voulant révolutionner la Pologne au profit des paysans, avaient trop compté sur le paysan lui-même. La