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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/107

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Chreptowicz voulait élever à ses frais des écoles villageoises dans toute l’étendue de ses vastes domaines ; il soumet son plan au prince Dolgorouki : réponse arrive que « le comte sera bientôt mûr pour un voyage en Sibérie. » - La peste des campagnes en Pologne, c’est cette masse de cabaretiers juifs qui, non contens de voler sur l’eau-de-vie qu’ils vendent, encouragent l’ivrognerie par le crédit qu’ils lui font à gros intérêts ; marchands et usuriers, ils grugent le paysan de toutes manières, et, petit à petit, le mettent sur la paille avec une santé détruite, avec une moralité perdue. Ce sont naturellement les meilleurs locataires des seigneurs, auxquels ils paient des fermages considérables et qui prélèvent même un droit sur leur débit. Cependant la grande majorité des propriétaires avait résolu, dans la petite diète de Wilna, de ne plus laisser les auberges aux mains des juifs et d’empêcher qu’on donnât à boire sans argent. Le gouvernement russe déclara qu’il ne souffrirait point qu’on opprimât une partie quelconque de ses sujets, et cette dictature, qui, sous prétexte d’éviter la contrebande, ne s’est point fait scrupule de transplanter par centaines les familles israélites de la frontière en les livrant à toutes les horreurs de la faim, cette dictature paternelle annonça qu’elle tenait la protection spéciale des cabaretiers juifs pour « un devoir sacré. » Le gouvernement s’opposa de même au développement des sociétés de tempérance ; il les défendit avec une hypocrisie aussi révoltante. L’empereur ne voulait point, disait-on, qu’on violentât par des sermens la conscience de son peuple. C’était bien le moins, sans doute, qu’après tant de libertés ravies il lui conservât la liberté de s’abrutir.

La propagande par les idées, ce travail de réformation intellectuelle que voulait Mochnacki, s’est ainsi poursuivie dans la Pologne russe au milieu même des rêves de propagande armée. Des feuilles périodiques se sont fondées pour familiariser un public encore si neuf avec les principes les plus essentiels de la démocratie. Des journaux excellens ont soutenu ces principes dans leurs applications les plus diverses ; ils en ont très habilement poussé la prédication jusqu’aux limites extrêmes dans lesquelles le despotisme pouvait la tolérer. La Semaine littéraire, la Revue savante, la Bibliothèque de Varsovie, la Revue agronomique, sont des recueils précieux pour qui voudra constater les progrès de l’esprit public en Pologne dans ces dernières années. On y trouve à chaque page des preuves incontestables de l’intérêt toujours croissant que la classe supérieure prend à la classe d’en bas. On y voit de tous les côtés les seigneurs eux-mêmes formuler les propositions les plus humaines et les plus sages pour relever la condition des paysans, et, qui mieux est, pour les doter. L’idée fondamentale de la démocratie s’est ainsi glissée jusque sous les ciseaux de la censure russe. A l’étonnement de tout le monde, la Russie laissait passer ces discussions salutaires ; mais, toutes les fois qu’il s’est agi d’en venir à la pratique, aussitôt qu’on demandait