Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/957

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ce dernier mot, car, dans le monde diplomatique de Londres et de Paris, on sait que lord Palmerston, en exhalant son mécontentement au sujet de la conduite du gouvernement français dans les affaires d’Espagne, n’a pas craint d’ajouter qu’il en garderait un éternel ressentiment. C’est peut-être parce que cette parole de lord Palmerston a fini par être connue, que le bruit a couru, et la presse l’a recueilli, que M. Guizot avait écrit directement à lord John Russell pour se plaindre au chef du ministère whig de la conduite et des discours de lord Palmerston. Lord John Russell aurait sur-le-champ communiqué cette lettre à son collègue. De la presse anglaise, cette histoire a passé dans quelques-uns de nos journaux. La moindre réflexion suffit à en montrer le peu de fondement. Comment admettre qu’un ministre français eût la pensée de dénoncer à un ministre anglais un des collègues qui siègent à côté de lui ? Voici sans doute ce qui aura donné lieu à cette étrange invention. Dans un des salons de Londres on a parlé, vers ces derniers temps, d’une lettre de M. Guizot à M. de Jarnac. Dans cette lettre, qui n’avait pas le caractère d’une dépêche diplomatique, M. Guizot aurait exprimé combien il lui serait pénible de voir les hommes honorables qui représentent aujourd’hui le gouvernement anglais, notamment lord John Russell, persuadés que dans l’affaire d’Espagne il avait manqué de mesure et de loyauté. M. le ministre des affaires étrangères se défendait vivement de ce reproche, et rejetait la responsabilité de tout ce qui était arrivé sur lord Palmerston. Il comprenait que les collègues de ce dernier ne lui retirassent pas leur appui dans des circonstances aussi graves. Toutefois il lui était impossible de ne pas faire une grande différence entre lord Palmerston et lord John Russell ; s’il se trompait sur ce point, il se trompait avec toute l’Europe, qui reconnaissait dans le chef du cabinet whig une grande rectitude d’esprit et une haute modération. Si tel était effectivement l’esprit de la lettre adressée par M. Guizot à M. de Jarnac, on ne s’étonnera pas que ce dernier l’ait montrée à lord John Russell, qui aura cru devoir n’en pas faire mystère à lord Palmerston.

Quand on est un ami sincère de la paix et de la tranquillité européenne, il est permis de voir avec quelque inquiétude la présence de lord Palmerston au pouvoir ; mais on peut éprouver ce sentiment sans tomber dans les exagérations qui malheureusement déparent les lettres, d’ailleurs remarquables, adressées par M. Urquhart au Morning-Post. M. Urquhart est pour lord Palmerston un vif adversaire ; il serait plus à craindre encore pour le pétulant ministre qui a troublé la paix de l’Europe en 1840, s’il mettait dans quelques-unes de ses accusations plus de mesure et plus de vraisemblance. Sans forcer notre pensée, nous dirons qu’il est triste, pour la sûreté des bonnes relations entre la France, et l’Angleterre, d’avoir à craindre chaque matin une surprise, peut-être une offense. Sur quel point le ministre whig cherchera-t-il à nous atteindre ? Va-t-il devenir à Tunis l’auxiliaire des prétentions du sultan contre le bey, pour tenter de faire expier à ce dernier la protection et l’alliance de la France ? En Grèce, M. Coletti et son ministère sont suspects à lord Palmerston, qui leur reproche, d’avoir pour nous trop de sympathies. Le véritable tort de M. Coletti est de maintenir l’indépendance de la Grèce ; aussi la diplomatie de lord Palmerston verrait-elle sa chute avec joie, dût cette chute ébranler profondément le trône constitutionnel du roi Othon. On voit comment se trouve compromise l’alliance entre la France et l’Angleterre ; il n’y aura pas de collision directe entre les