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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/897

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la file, chargés de moellons ou portant des poutres placées en travers, de manière à broyer ou à percer les passans. L’excuse de la jeune femme des Mille et une fruits, que le marchand avait mordue, eût été aussi bonne au Caire qu’elle l’était à Bagdad. « Un chameau chargé de bois à brûler, dit-elle à son mari, est venu sur moi dans la foule, et m’a blessée à la joue. » Combien de fois n’a-t-il pas manqué m’en arriver autant ! Des buffles que l’on aiguillonne viennent se mêler à la bagarre. Supposez le plus léger encombrement, et vous aurez l’idée d’un désordre, d’une mêlée dont rien n’a jamais approché, pas même cette foule d’Alexandrie, si bien peinte déjà par Théocrite dans les Syracusaines, quand Paraxinoé s’écrie tout à coup : On vient de déchirer mon vêtement. C’est ce que je me suis écrié aussi presque en arrivant ; à peine sorti de l’hôtel, il a fallu rentrer.

Pour les embarras de Paris, Boileau n’eût pas daigné en parler s’il eût connu les embarras du Caire. Un écrivain arabe me paraît avoir assez bien rendu cette confusion, seulement elle lui semble mélancolique, et à moi divertissante. « On se trouve là, dit-il, dans un espace étroit et dans des rues qui n’offrent qu’un sentier obscur et resserré, par les boutiques ; quand les chevaux s’y pressent avec les piétons, on éprouve un certain serrement de cœur et une tristesse qui tire les larmes des yeux. » Ce qui achève d’étonner ici, c’est la différence de ces rues animées, bruyantes, et d’autres rues silencieuses et presque désertes ; peu d’instans après notre arrivée, le drogman nous fit faire une tournée d’un quart d’heure à travers un labyrinthe obscur de ruelles et de passages. Nous traversions des cours, des écuries. A tout instant, il fallait ouvrir des portes, car c’était le soir, et chaque quartier se barricade [1]. Par momens, je me croyais dans une cave ou dans un étroit et sombre corridor. Quand je revins à l’air libre, les premières étoiles brillaient au ciel, elles s’étaient levées sans que je les eusse aperçues. J’ai souvent remarqué en Orient ce contraste entre le silence et le bruit, entre le mouvement désordonné et le repos absolu, entre ce qu’il y a de plus lumineux et de plus sombre, de plus vivant et de plus mort.

Les différentes industries sont distribuées, au Caire, dans des quartiers spéciaux, comme elles l’étaient, au moyen-âge, dans nos villes de France, à Paris même, où l’on trouve aujourd’hui la trace de cette distribution dans les noms des rues de la Tixeranderie, de la Ferronnerie, des Maçons, des Brodeurs, etc., dans le nom du quai des Orfèvres, fidèle encore à sa destination primitive. Il en était et il en est encore de même

  1. On divise ordinairement le Caire en vingt-trois mille quartiers, quoique, sur le témoignage de ceux qui m’ont instruit de ces particularités, il n’y en ait que dix-sept mille bien marqués. On les ferme tous les soirs avec leurs portes par le moyen de certaines serrures de bois. — Voyages de Lebruyn, I, 27.