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dans cette vie et dans l’autre. C’est là, si je ne me trompe, sans vouloir exclure les autres explications, l’origine la plus générale de toutes ces légendes sur le sort de ceux qui mouraient après avoir résisté à l’église. Quand l’église n’avait pu les vaincre dans ce monde, comme il arrivait pour Théodoric, l’autre monde lui restait, et là sa revanche était toujours certaine. L’ennemi à main armée, l’adversaire politique, le révolté contre ses prescriptions, était précipité dans les flammes de l’enfer. Dans l’esprit général de cette époque, ce n’était que l’exercice et la continuation de cette autorité légitime et sans partage, à laquelle l’ame appartenait aussi bien que le corps, et qui restait encore maîtresse de l’une quand l’autre était anéanti. Ceux qui exerçaient cette autorité y croyaient fermement, sincèrement. Ils ne doutaient pas plus de l’exécution de leurs arrêts que le juge qui a condamné un assassin, bien qu’il n’assiste pas au supplice.

Après avoir raconté la mort de Théodoric, M. du Roure se demande, avec une émotion sincère et une sorte de piété filiale, si son héros mérite d’être compté parmi les grands hommes dont la postérité conserve à jamais les noms. C’est à dessein que je dis qu’il s’adresse cette question avec une piété filiale. Si les Français du nord sont les fils des Francs et des Gaulois, ceux du midi viennent du mélange des Gaulois avec les Goths. L’auteur établit très bien ce fait, négligé par la plupart de nos historiens, qui se sont occupés plus particulièrement de Paris et du nord de la France. Il cite les noms de diverses familles dont les origines semblent remonter aux races des Ostrogoths : ainsi les Villeneuve (Walchaire), les Vogué (Volguer), les du Roure (Ragaldis), etc. Cette conjecture, que je n’ai garde de contester, m’a donné la clé de l’animosité secrète de M. du Roure contre le rival heureux de Théodoric, contre Clovis : ce sentiment perce dans plusieurs passages du livre, et je ne savais d’abord à quoi l’attribuer. Cette différence d’origine m’a tout expliqué ; c’est une querelle de race, une vieille rancune d’Ostrogoth contre Franc : je ne voudrais pas jurer que, si l’auteur eût été moine au moyen-âge, il n’eût plongé Clovis dans les flammes de l’enfer par représailles contre l’ermite qui y avait mis Théodoric. J’aime ces haines innocentes contre des gens morts il y a treize siècles ; elles n’entrent qu’aux cœurs qui n’en connaissent point d’autres.

Je n’ai pas besoin de dire dans quel sens je voudrais répondre à la question que l’auteur s’est posée. Les sages vertus de Théodoric, son noble caractère, ce mélange du législateur et du guerrier qui ne se retrouve plus jusqu’à Charlemagne, tout assure au conquérant ostrogoth une place à part dans l’histoire. Sans doute il n’eut pas, comme Clovis, la gloire de fonder une puissante monarchie, qui, à travers treize siècles, a conservé son unité et accru sa grandeur ; ces fortunes