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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/857

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avaient tout-à-fait disparu du cœur de leurs descendons. Pouvaient-ils oublier que leurs pères avaient été les maîtres du monde ? Ils s’étaient soumis, mais, comme Alfieri l’a dit de leur postérité :

Servi siam si, ma servi ognor frementi.

Ils crurent que le temps était venu de reconquérir l’indépendance et la liberté. Quelle conscience si hardie et si sûre oserait les condamner ? Pour les peuples réduits à servir, qui pourrait dire où finit le devoir et où commence le crime ? Il est des entraînemens, des nécessités de situation auxquels il faut obéir ; plus les esprits sont généreux et élevés, moins ils peuvent se soustraire à ces fatales destinées. Boëce dut conspirer, il conspira ; les révélations de son livre, ses demi-aveux sont moins explicites encore sur ce point que les preuves qui résultent des données générales. Il conspira, comme tous ces héroïques défenseurs des nationalités vaincues, pour lesquels l’histoire garde au moins son respect et ses sympathies.

Ce point de vue pouvait-il être celui de Théodoric ? Quel est le gouvernement régulier qui, après trente ans d’une domination paisible, tolère des conspirations menaçantes pour son existence ? L’incertitude qu’on voudrait conserver sur la part que Boëce prit à la conspiration n’a jamais été étendue à la conspiration même. Elle était flagrante, elle agissait au dehors et au dedans ; quand on voit, dix ans après, Bélisaire arriver en Italie à la tête d’une armée impériale, qui peut douter qu’on n’eût déjà la pensée de reconquérir l’Italie ? Cette pensée dut-elle jamais abandonner la politique des empereurs ? Théodoric usait donc d’un droit incontestable en se défendant, en faisant exécuter un jugement régulier, en punissant les conspirateurs partout où ils se trouvaient. Ces conspirateurs, il les avait comblés de bienfaits ; pour lui, ce n’étaient que des ingrats et des traîtres. Après Boëce, son beau-père Symmaque fut mis à mort, et le pape Jean mourut en prison. Quant à Rusticienne, elle ne survécut que peu de temps à son époux ; tous les historiens s’accordent à nous la représenter comme une veuve chrétienne, digne en tous points de ces simples et nobles paroles que Boëce place dans la bouche de sa consolatrice céleste « Qui pourrait dire que ton malheur est sans consolation lorsqu’il te reste une épouse, trésor de modestie et de vertu, aussi aimable par la douceur de son esprit que par l’innocence de ses mœurs ? Ce que je comprends, infortuné, c’est la douleur d’être séparé d’elle, de voir ses yeux se fondre en larmes, et sentir qu’elle n’accepte encore cette misérable vie que parce qu’elle est attachée et confondue avec la tienne ! »