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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/847

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la politique et cette image de l’empire romain toujours imposante aux yeux des peuples. Nous voyons donc Théodoric, à peine installé à Ravenne, envoyer des députés à l’empereur Anastase pour solliciter l’investiture définitive de l’Italie. Rien ne peut mieux prouver les arrière-pensées et les mauvais desseins de l’empereur contre le nouvel établissement italien que la longue attente qu’il fit subir à Théodoric. Son envoyé resta plus de six ans à la cour de Constantinople sans obtenir de réponse formelle. Ce ne fut que lorsque la politique de Théodoric eût consolidé l’œuvre de ses armes que l’empereur se résigna enfin, ou plutôt remit à une autre époque l’exécution de ses projets. L’ambassadeur rapporta à son maître, avec le titre de patrice, les ornemens royaux qui devaient consacrer aux yeux des peuples la nouvelle domination.

Cette reconnaissance tardive ne changeait rien à la situation. Théodoric ne se méprit point sur la valeur de ce consentement forcé. Nous le voyons occupé à préparer ses moyens de défense pour la lutte qu’il prévoit. Ce n’est pas seulement sur la valeur de ses soldats qu’il compte, la politique lui viendra en aide ; pendant qu’il tient ses guerriers réunis, qu’il leur impose, pour prix des terres distribuées, l’obligation de fournir un certain nombre de soldats et qu’une flotte est créée dans les ports de l’Italie, il recherche, avec tous les chefs des états fondés sur les débris de l’empire romain, des alliances qui doivent établir entre eux une solidarité redoutable. Malgré la différence de religion, il envoie des ambassadeurs à Clovis, et prend en mariage sa sœur Audeflède ; il donne une de ses propres sœurs à Gondebaud, roi de Bourgogne ; l’autre épouse, en Afrique, le successeur de Genseric ; enfin il soutient dans le midi de la Gaule la monarchie des Visigoths, associée à la sienne par une origine commune. Gibbon remarque, avec raison, que Théodoric ne faisait en cela autre chose que pratiquer ce système d’équilibre que la politique moderne a cru avoir inventé le jour où elle lui a donné un nom.

Les périls pouvaient ne pas venir seulement du dehors ; les Romains étaient soumis, et plus heureux qu’ils ne l’avaient jamais été sous leurs anciens empereurs ; mais la servitude est toujours agitée. Il y avait eu à Rome quelques troubles, et, bien que sa présence les eût promptement apaisés, Théodoric restait inquiet et alarmé. Cependant sa prudence et la douceur de ses lois auraient surmonté ces difficultés et réussi sans doute à créer un seul peuple de sujets fidèles, si les Romains et leur nouveau roi n’avaient été séparés par une cause plus profonde encore que la différence d’origine, par une haine plus irréconciliable que celle du vaincu contre le vainqueur, par la différence de religion : les Romains étaient catholiques, les Ostrogoths et leur chef étaient ariens.