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suzerains de toute terre. Les Francs constituèrent la noblesse ; les Gaulois devinrent serfs et ; vassaux ; c’est là l’origine de ce système, qui voulait, jusqu’en 1789, distinguer la race franque de la race gauloise, les vainqueurs des vaincus, la noblesse au tiers-état. Il y aurait eu, à l’époque de la conquête, une dépossession universelle. — Montesquieu n’admet point une usurpation si générale ; il y suppose une sorte de modération : « Les Francs ne dépouillèrent point les Romains dans toute l’étendue de la conquête ; qu’auraient-ils fait de tant de terres ? Ils prirent celles qui leur convenaient, et laissèrent le reste [1]. » Mably s’écarte déjà de cette opinion : « Le silence de nos lois, dit-il, permet de conjecturer que les Francs se répandirent, sans ordre, dans les terres conquises, et s’emparèrent, sans règle, des possessions des Gaulois ; terres, maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouva à sa bienséance, et se fit des domaines plus ou moins considérables, selon son avarice, ses forces ou le crédit qu’il avait dans la nation [2]. »

Ces trois systèmes ne s’accordent que sur un point : la violence de l’usurpation, le désordre et le caprice insolent des conquérans ; « mais, ajoute Montesquieu, Théodoric, roi d’Italie, dont l’esprit et la politique étaient de se distinguer toujours des autres rois barbares, procéda par des voies différentes. » Tout en assurant à ses guerriers la part qui devait leur revenir dans la victoire, il intervint aussitôt pour substituer L’ordre à la violence, et amener une transaction amiable par laquelle les vaincus devaient céder aux Ostrogoths les terres qui leur étaient nécessaires. Chaque guerrier reçut, dans les quartiers qui lui étaient assignés pour résidence, le tiers des terres appartenant aux Romains ; ce fut un Romain, ancien préfet du prétoire, Liberius, qui fut chargé de présider à l’exécution régulière de l’opération. Si l’on songe à l’état de dépopulation où se trouvait alors l’Italie, à ces immenses propriétés concentrées dans un petit nombre de mains et à peine connues de leurs maîtres, on comprendra que ce partage, qui ne s’appliqua que dans certaines localités, ait pu s’effectuer sans causer le bouleversement et la désolation qu’il entraînerait de nos jours.

Il est singulier cependant que ce grand déplacement, même dans ces limites, avec ces tempéramens, n’ait pas amené plus de résistance et de collisions. L’explication de ce fait peut se trouver, à notre sens, dans l’examen attentif d’une circonstance particulière à cette époque. Le petit nombre de propriétaires fonciers avait introduit nécessairement dans toutes les provinces le système de la culture par colons (inquilini). Les colons payaient au maître une redevance annuelle ; leur sort ne fut que très peu changé par l’attribution faite aux chefs ostrogoths des terres

  1. Esprit des Lois, livre XXX, chap. 8.
  2. Observations sur l’Histoire de France, livre I, chap. 2.